En onze heures et trois jours

En 1990, Jonathan Dove et Graham Vick conçoivent à Birmingham une version abrégée de la Tétralogie de Wagner destinée, et c'était un engagement militant, à des lieux qui n'étaient pas des lieux d'opéra. Vingt ans plus tard, le metteur en scène français Antoine Gindt, a repris et retravaillé ce projet qu'il proposera au Grand Théâtre en un week-end de trois jours : "l'anneau du Nibelung" en un peu moins de onze heures, au lieu des quinze heures habituelles.

La fascination wagnérienne

Wagner (1813-1883) a toujours fasciné, et a toujours entretenu lui-même cette fascination. N'a-t-il pas dicté à sa femme Cosima les trois volumes de Ma Vie. Une "biographie autorisée" donc ! Wagner, qui se considère comme le seul génie du siècle, veut créer un nouveau type d'œvre, le "drame musical", un spectacle total, à la fois musique, poésie et théâtre. Il va concevoir pour cela un lieu à sa (dé)mesure : le Festspielhaus de Bayreuth, inauguré en 1876. Sa fascination s'exerce dans sa vie privée : les maris de deux femmes qui ont aimé Wagner et qu'il a aimées, Mathilde Wesendonck et Cosima von Bülow, se sont montrés étonnamment complaisants envers lui : Wesendonck l'a entretenu ; von Bülow a vécu avec eux et a dirigé les œvres de son remplaçant conjugal ! Liszt, le beau-père de Wagner, sera à son tour fasciné, comme le jeune Nietszche également. La fascination la plus connue, c'est évidemment celle du roi Louis II de Bavière, qui n'avait qu'un seul désir : "aider, aimer et servir" Wagner ! Un Wagner qui en tirera profit : de l'argent, une maison à Munich et 75000 marks pour Bayreuth.

Qui dit fascination, dit répulsion : le monde de la musique s'exaltera pour Wagner ou le vilipendera. Wagner sera récupéré par les nazis. Rappelez-vous la phrase de Woody Allen : "Quand j'entends du Wagner, j'ai chaque fois envie d'envahir la Pologne". Songez aussi à "Apocalypse now", le film de Coppola, et à l'assaut des hélicoptères, mené sur les notes exaltées de la "Chevauchée des Walkyries".

Un véritable culte

Wagner fait l'objet d'un véritable culte dont la Mecque est Bayreuth, que, chaque été, rejoignent en pèlerinage ses fidèles du monde entier (parmi lesquels les 37000 membres des 140 Cercles Wagner). Pour le commun des mortels, obtenir une place pour l'une des représentations suppose une dizaine d'années de liste d'attente.

Accéder aux chefs-d'œvre dans un monde qui change

Il en va de Wagner comme de quelques grands chefs-d'œvre de la littérature - Proust, Dostoïevski, Musil ou Joyce : leur réputation est telle qu'ils intimident et que beaucoup s'en croient indignes.

De plus, leurs particularités formelles et le faisceau de leurs références les rendent difficilement accessibles à de nouvelles générations qui n'en ont jamais reçu les clés, qui n'en possèdent pas les codes. Notre civilisation a brutalement évolué ! Il y a une trentaine d'années, les fils reprenaient l'héritage des pères. Ils en avaient les références et le langage : une éducation le plus souvent gréco-latine, imprégnée de religion catholique ; une culture familiale au catalogue constitué d'écrivains et de musique "classiques". Dans l'école d'aujourd'hui, la culture gréco-latine a presque disparu ; dans une société de plus en plus laïque, les références bibliques manquent. C'est dire qu'un immense pan de notre culture est devenu langue étrangère ! Pour simplement en permettre l'accès, des "cours de mise à niveau" sur la mythologie, les antiquités grecques et latines, le récit biblique, seraient nécessaires !

Ajoutons encore une radicale modification de nos rythmes de vie : les générations agitées d'aujourd'hui supportent difficilement le temps étiré que suppose l'accès à ces chefs-d'œvre-là et la concentration focalisée qu'ils exigent.

Il faudrait également tenir compte de la mondialisation de nos sociétés, de plus en plus composées d'individus absolument étrangers à nos pratiques culturelles et à qui il conviendrait que nous rendions possible une intégration qui soit aussi culturelle.

Réduire Wagner

Il est urgent de réagir pour ne pas "nous perdre" : nous devons faire en sorte que ces chefs-d'œvre insurpassables soient accessibles au plus grand nombre. Et donc développer des stratégies pour atteindre cet objectif. On ne peut pas accepter qu'une conception élitiste étriquée et abusive fasse qu'une civilisation meure avec ceux qui en sont les stricts gardiens du temple ! Ah ! le bonheur des Happy few ! Non merci ! Et c'est pourquoi dans tous les domaines de la culture se multiplient les initiatives heureuses pour favoriser pareille communion culturelle : ateliers pour enfants, concerts expliqués, présentations d'opéras ou de théâtre, etc.

D'où Ring Saga : une version raccourcie de la Tétralogie de Wagner. Blasphème ? Acte terroriste ? Et pourtant!

N'oublions pas qu'un opéra est une œvre définitivement ouverte quelles que soient les intentions nettement affirmées de son auteur, et soumise aux choix de ses interprètes : chef d'orchestre, metteur en scène et chanteurs, qui disposent et (ab)usent d'une certaine liberté vis-à -vis d'elle. C'est ainsi que "Parsifal" dure une demi-heure de plus quand c'est James Levine qui le dirige et non Pierre Boulez ! Et ces fameuses mises en scène qui agitent régulièrement Bayreuth et qui font tout dire, et son contraire, à Wagner !

Un opéra de tréteaux

Nous avons vu Ring Saga : avec une volonté affirmée de garantir une cohérence musicale, les livrets ont été traités de façon à en revenir à une sorte de récit fondateur aux couleurs de l'épopée. Certaines coupures ont été plus radicales que d'autres.

Ce qu'antoine Gindt, le metteur en scène, propose, c'est une sorte d' "opéra de tréteaux", comme on parle de "théâtre de tréteaux", c'est-à -dire une théâtralisation minimum, dont les effets naissent de la tension entre les personnages, enrichis et nuancés d'un recours aux images vidéo.

Orchestralement, au lieu de la bonne centaine d'interprètes d'habitude réquisitionnés, ils ne sont plus que dix-neuf ! Soit plus ou moins un par pupitre. l'orchestre est visible du public, ce qui permet de voir naître en direct la musique de Wagner et notamment ses extraordinaires moyens significatifs que sont les thèmes récurrents, les leitmotive. Quant aux chanteurs, ils sont jeunes évidemment "aucune star N'ayant le temps de s'engager dans pareille entreprise "et ils défendent "vaillamment" (ce qui est très wagnérien) leur personnage .

Juger de la réussite de l'entreprise

Le critère est simple : Ring Saga trahit-il ou non, dans sa partition et dans son récit, les intentions et l'esprit de la Tétralogie ? Est-il un juste microcosme (aux deux-tiers quand même) de ce macrocosme-là ?Et d'autre part, ses spectateurs éprouvent-ils le désir ou le besoin de découvrir cette Tétralogie ou un autre opéra de Wagner en version intégrale ?

Stéphane Gilbart

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