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Paris(Opera), Aida, 10/10/2013

Aida

Il aura donc fallu quarante-cinq ans pour que l’" Aïda " de Verdi retrouve le plateau de l’Opéra de Paris ! Si l’on peut admettre que ses fastes pharaoniques l’empêchaient de se déployer au Palais Garnier, cela fait pourtant vingt-quatre ans que le mastodonte Bastille propose ses vastes espaces scéniques. La raison en serait-elle plutôt que cet opéra est définitivement classé " populaire-spectaculaire ", et donc réservé aux Arènes de Vérone ou au Stade de France ?

Il est vrai aussi que cet opéra a sans doute souffert, dans sa conception, de ses conditions de naissance, destiné qu’il était lors de sa création en 1871 à des représentations nécessairement spectaculaires en Egypte, au pied presque des pyramides. Aux yeux de beaucoup, " Aïda " se résume au défilé victorieux, au " triomphe ", des troupes égyptiennes, célébré à l’origine par une fanfare de trompettes spécialement conçues de 1,20 mètre ! L’opéra est donc un peu " bancal ", ne trouvant son essor réellement dramatique et tragique que dans ses deux derniers actes avec les ultimes rencontres de ses protagonistes, dans des scènes d’une merveilleuse intensité humaine. Et voilà pourquoi ses productions sont rarement convaincantes, les metteurs en scène échouant à articuler le spectaculaire et l’intime.

Olivier Py, omniprésent lyriquement ces temps-ci - après son " Alceste " de Gluck au Palais Garnier en septembre, il y aura un " Hamlet " de Thomas à La Monnaie en décembre – n’a pas réussi à nous convaincre : sa mise en scène est excessive dans sa volonté de faire voir - pharaoniquement – tous les sous-textes actualisés qu’il a cru découvrir dans cette œuvre qui se limite pour nous (et cela est bien suffisant) aux dilemmes qui étreignent ses protagonistes. Il y aura donc des révolutionnaires agitant des drapeaux, les monuments pompiers de la nouvelle royauté italienne, une profusion de prêtres pré-vatican II inquisiteurs, un char d’assaut, des charniers, des calicots nationalistes-xénophobes et même une croix enflammée et un cortège de membres du Ku-klux-klan ! Sans oublier, faisons " social ", des " techniciennes de surface " qui nettoient l’Arc de Triomphe… Le tout dans un décor immense qui fait que, lors de la plupart des scènes d’intimité, les personnages se trouvent à au moins dix mètres les uns des autres…

Et la musique et son interprétation ? Le problème alors est que se vérifie l’adage qui veut que les yeux ferment les oreilles ! Le spectateur est distrait de l’essentiel. Heureusement, dans les actes trois et quatre, ceux de l’intimité, Verdi, une fois de plus, et malgré la distraction ku-klux-klanienne, s’impose. Et l’on est tout entier alors aux voix, révélatrices des tourments qui agitent les protagonistes, et à l’orchestre, qui remporte une nouvelle victoire sous la baguette de Philippe Jordan - lui a compris et exprime les merveilleux déchirements de l’oeuvre.

Stéphane Gilbart

Photo Opéra National de Paris / Elisa Haberer