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Paris(Opera), Alceste, 12/09/2013

Alceste

L’" Alceste " de Christoph Willibald est, dans son intrigue et sa musique, une œuvre de superbe humanité et d’émotion intense. Olivier Py, son metteur en scène, en propose une version séduisante, mais si froide.

Quand le spectateur entre dans la salle du Palais Garnier, ils sont déjà sur le plateau : cinq hommes en strict costume noir occupés, dans un remarquable travail collectif, à dessiner peu à peu à la craie, sur un immense tableau noir, ce qui va se révéler être un palais royal. Ils terminent juste au moment où s’élèvent les premières notes de l’ouverture. Ils s’activeront durant toute la représentation, effaçant régulièrement ce qu’ils viennent de dessiner, et qui, étant donné son élaboration collective, morceau par morceau, est toujours d’abord mystérieux pour le spectateur. C’est ainsi qu’apparaîtront successivement les lieux de l’action ou quelques édifices et éléments de décoration symboliques de cette action (un dais majestueux, une tête de mort, un squelette à cheval). Original n’est-ce pas, et séduisant.

Le problème est que le spectateur, la plupart du temps, a l’attention focalisée sur les allers et retours de ces " hommes de craie ", sur le puzzle qu’ils sont en train de réaliser, distrait alors de ce qui devrait être l’essentiel, la tragédie en musique qui se joue devant lui !

Et l’" Alceste " de Gluck, qui trouve ses origines dans l’antiquité grecque, est pourtant une œuvre qui mérite toute l’attention : Admète, un roi de Thessalie, va mourir. Alceste, son épouse désespérée, vient implorer les dieux. Ceux-ci acceptent alors de sauver le roi " si quelqu’autre au trépas se livre pour lui ". Alceste fait alors de sa vie un double sacrifice, conjugal et maternel : elle mourra pour que le roi et père de ses enfants vive. Admète refuse pareille décision, revendique la mort pour lui. Il est trop tard. Heureusement, Hercule, de retour de l’un de ses " travaux ", obtient des dieux le salut des deux époux. " Alceste " interpelle donc chacun dans son humanité la plus profonde, dans ses émotions les plus intenses. Les " hommes de craie " l’en distraient.

D’autant que tout le reste de la mise en scène semble se méfier de toute concession à l’émotion : la représentation baigne dans le noir et blanc, celui de la scénographie, celui des vêtements des personnages et du chœur, celui des éclairages au néon. Quelle distanciation !

De plus, à l’entracte, c’est le grand déménagement : les techniciens vident la fosse d’orchestre pour installer celui-ci sur le plateau et faire de la fosse le lieu de ces enfers qui attendent Alceste.

Et voilà que cette idée de lourde logistique fait paradoxalement entendre ce qui aurait pu advenir : " mis en espace " devant l’orchestre, les personnages sont mis en évidence, et leurs chants s’élèvent dans toute leur beauté humaine et musicale.

Mais l’on regrette alors de n’avoir pas pu accorder aux chanteurs, à l’orchestre et au chœur des Musiciens du Louvre Grenoble, dirigés par Marc Minkowski, toute l’attention qu’ils méritent à cause de cette mise en scène séduisante, mais si froide et distanciée.

Stéphane Gilbart

Photo: Opéra National de Paris / Agathe Poupeney