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Nancy, Francesca da Rimini, 06/02/2015

Aleko

Aleko et Francesca da Rimini sont deux des trois opéras d’un Sergueï Rachmaninov plus connu notamment pour ses concertos pour piano ; mais l’on ne peut que saluer l’initiative de l’Opéra National de Lorraine qui les a mis à son affiche.

Aleko est, à l’origine, un "devoir de fin d’études"imposé au tout jeune Rachmaninov (il a à peine 20 ans) par le Conservatoire de Moscou. L’œuvre est créée au Bolchoï en 1893. Francesca de Rimini sera créée, conjointement au troisième opus lyrique, Le Chevalier avare, en 1906, au Bolchoï toujours.

Les deux Å“uvres, dans leur structuration et leur progression, ne correspondent pas vraiment au déferlement narratif et musical des grands chefs-d’œuvre lyriques. Mais musicalement, Aleko est déjà une belle démonstration du talent en devenir de Rachmaninov. "L’exercice scolaire"est extrêmement convaincant, qui en multiplie les facettes : ouverture, épisode orchestral, recours au chÅ“ur, solo emporté, confrontation tragique. Chacune de ces séquences, chacune de ces "vignettes", suscite l’adhésion de l’auditeur, même si elle n’est pas encore "définitive". Treize ans plus tard, Francesca da Rimini est révélatrice d’une personnalité musicale davantage accomplie. L’écriture de Rachmaninov s’est intensifiée, densifiée – même si le livret reste encore disparate dans sa construction (cela étant dÃ"cette fois à des relations difficiles avec le librettiste). Et les scènes d’épanchement amoureux, de jalousie ou de vengeance sont de "grandes scènes". Ces deux petites Å“uvres sont aussi un lieu bienvenu d’épanouissement pour les basses et les barytons, ce qui ne peut que réjouir le spectateur.

Silviu Purcarete, le metteur en scène roumain, a été très sensible à la ressemblance thématique des deux œuvres, qui culminent toutes les deux en une vengeance fatale : Aleko ne peut supporter que Zemfira le trompe avec un jeune tzigane ; Lanceotto que Francesca da Rimini et son frère Paolo s’abandonnent à leur amour.

Cette ressemblance est d’abord concrétisée dans une distribution avec deux mêmes interprètes pour la femme adultère et le mari jaloux. Purcarete la développe dans une scénographie qu’il reprend en la modifiant de façon significative : l’espace encore ouvert d’Aleko devient le huis clos éternel de Francesca et de Paolo.

Purcarete installe son Aleko dans l’univers du cirque, avec chapiteau et roulottes – et les réminiscences sont là de "Pagliacci". Ce qui lui offre d’intéressantes possibilités scéniques : danseurs, acrobates, jongleurs, montreur d’ours illustrent par exemple un long développement orchestral ; l’ours empêche la fuite du tzigane-amant. Mais tout cela ne dynamise pas vraiment un propos encore plutôt convenu.
Par contre, la plongée aux enfers dans Francesca est beaucoup plus intense. Purcarete a eu l’excellente idée d’une sorte de danse macabre qui en serait le leitmotiv scénographique : des squelettes omniprésents disent la damnation sans appel, et, dans le "retour en arrière"qui explique cette damnation, ils constituent l’annonce de ce qui va survenir. Tout cela est très juste et suscite de superbes images en échos aux voix – elles-mêmes parfaitement adéquates au propos - et à l’orchestre !

Un Orchestre symphonique et lyrique de Nancy qui exprime son plaisir manifeste d’être dirigé par Rani Calderon.

Coïncidence amusante : La Monnaie de Bruxelles a elle aussi inscrit les trois opéras de Rachmaninov à son programme de saison. Ils seront représentés au mois de juin prochain – l’occasion d’une intéressante comparaison (www.lamonnaie.be)

Stéphane Gilbart
(photo Opéra national de Lorraine)