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Aix-en-Provence, Ariodante, 03/07/2014

Ariodante

Au Festival d’Aix, le bruit et la fureur du monde extérieur se sont mêlés à ceux de l' "Ariodante" de Haendel, mis en scène par Richard Jones et dirigé par André Marcon à la tête du Freiburger Barockorchester.

Aller à l’opéra et au théâtre, c’est entrer dans un autre espace-temps, à l’écart – comme l’écrivait Shakespeare - " du bruit et de la fureur du monde ". C’est être confronté à un autre " bruit et fureur ", celui de la représentation ; un détour qui permet ensuite de mieux vivre le monde réel.

A Aix, les deux mondes ont perdu leur étanchéité bienvenue. Dès avant la représentation, des protestataires ont harangué le public qui attendait l’ouverture des portes. Juste avant le lever du rideau, Bernard Foccroulle, le directeur du Festival, est venu annoncer qu’en raison de la grève de certains techniciens, les éclairages de la mise en scène n’avaient pu être finalisés. Lever de rideau. Apparaissent alors sur le plateau les techniciens de la production, groupe compact impressionnant. Une voix s’élève, enregistrée, exposant la réalité de la situation des intermittents. Cette intervention maladroite dans ses modalités et sa longueur analytique, suscite la réprobation exaspérée et vociférée de quelques spectateurs. L’ambiance est électrique. La représentation commence enfin dans la mythique Cour de l’Archevêché, mais bien vite des bruits se font entendre à l’extérieur : un tapage de hurlements, sifflets, klaxons… Les intermittents ! La représentation est même interrompue un instant " pour des raisons de sécurité " Ce tohu-bohu constituera une " basse continue " inattendue pour l’opéra de Haendel.

Beaucoup de bruit et de fureur dans celui-ci (mensonges, tentative de suicide, duel d’honneur, révélations successives) : l’amour de Ginevra et d’Ariodante est en effet compromis par la fourberie agissante de Polinesso. Heureusement, celui-ci démasqué, tout ira bien qui finira bien !

" Ariodante " est un chef-d’œuvre, dans la splendeur de sa musique et de ses airs. Comme il chante le bonheur espéré, la méchanceté et la ruse, les perplexités, le désespoir impuissant ! Et cette fois encore, mais dirigé par Andrea Marcon, le Freiburger Barockorchester – entendu la veille dans " La Flûte enchantée " - fait preuve de sa parfaite adéquation à la partition et à ses intentions. Quant à la distribution vocale, elle est somptueuse.

Reste la mise en scène de Richard Jones  : elle nous a laissé perplexe. Elle fait le choix d’une certaine laideur dans un décor kitch et conceptuel (une Ecosse de stéréotypes, des portes qui se résument à un montant et à une serrure), dans des vêtements et des looks sinistrement " écossais ". Quel contraste avec " La Flûte " évidente, allant de soi dans son extrême finition, de Simon McBurney la veille. Ici, tout a été manifestement " pensé ". Une séquence magique cependant : celle où des marionnettes jouent devant Ginevra et Ariodante, qui se croient consacrés dans leur amour, les épisodes de leur bonheur à venir. Mais heureusement, à l’opéra, on peut fermer les yeux et se laisser emporter par ce que chante la partition, se laisser aller à " son bruit et sa fureur ".

Stéphane Gilbart
(photo Pascal Victor)