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Luxembourg, Arsilda, regina di Ponto, 31/05/2017

Arsilda, regina di Ponto



Une fois de plus, il est inutile de vouloir résumer l’intrigue plus que compliquée d’"Arsilda", l’un des premiers opéras d’Antonio Vivaldi, créé en 1716 à Venise. Sachez qu’il y a des jumeaux, dont on croit l’un mort, ce qui fait que l’autre, la sœur, prend sa place sur le trône…mais déguisée en homme… Le mort n’est pas mort, le voilà de retour, déguisé, lui, en jardinier. Il y a de l’amour bien sûr, qui vient tout complexifier. Mais à la fin, chacun retrouvera sa chacune. Là n’est évidemment pas l’essentiel.

Ce que je retiens de cette production, c’est comment elle réussit à être à la fois mélancolique et si réjouissante.

Mais auparavant, et il s’agit bien de bonheur, je voudrais commencer immédiatement par parler du concepteur musical de cette production et de la façon dont il la dirige : Václav Luks, cette fois encore, après "Rinaldo"ou "L’Olimpiade", m’a convaincu. Quel magnifique travail de restitution-instrumentation-orchestration de la partition parcellaire-éparpillée de Vivaldi. Quels choix judicieux il a opérés, ce qui nous vaut notamment de si beaux airs accompagnés. Quelle complicité aussi avec son orchestre, le Collegium 1704, et son chœur, le Collegium Vocale 1704. Sa direction est précise et raffinée. Les solistes sont ainsi superbement menés, non pas à la baguette, mais d’une main exactement délicate. Expressive. Ils forment une superbe équipe de belle homogénéité. Leurs voix donnent une juste identité à des personnages qui dissimulent la leur ou sont à sa recherche ! Quelle présence dans les sentiments contrastés, les conclusions désabusées.

Ce qui est intéressant dans son approche de l’œuvre, c’est qu’il en estompe le happy end convenu. Chacun sa chacune ? Oui, mais avec quelle mélancolie ! Tous ces êtres-là ont en fait sans doute davantage existé dans leur vie contrainte, celle du déguisement, celle des apparences. Et la vérité qui s’impose, la logique qui reprend sa place leur laissent paradoxalement une sensation plus que désabusée. Voilà qui justifie la reprise en conclusion de la représentation d’un des plus beaux airs mélancoliques qui soit.

David Radok, le metteur en scène, réussit, lui, à donner à voir ce que l’on entend. C’est ainsi d’ailleurs, que découvrant l’œuvre à sa création à Bratislava, je l’avais comprise, malgré sa complexité, grâce aux signes de la mise en scène.

Tout commence dans un univers baroque scrupuleusement reconstitué (costumes à broderies, perruques, danse – saluons au passage la chorégraphie d’Andrea Miltnerova). Un univers où l’apparence triomphe, où l’on est ce que l’on montre, ce que l’on affirme de soi. Mais tout bascule : quand les révélations s’enchaînent, les personnages se débarrassent de leurs perruques, costumes, chaussures à talon. Ce qui surgit, c’est la réalité, la vérité des corps et des cœurs. David Radok développe en outre quelques bonnes idées savoureuses, ainsi le râteau, l’arrosoir, les bottes du souverain-jardinier ou les sifflets-oiseaux…

Voilà pourquoi cette "Arsilda"est à la fois si mélancolique et si réjouissante…

Stéphane Gilbart

(photo Petra Hajská)