Back to All Articles
Nov 2019

Au diable le folklore !

Opera
Composer
Date of Performances
Location
Company
Prince Igor
Borodin
28/11/2019 - 26/12/2019
Paris

"Le Prince Igor"de Borodine est une œuvre célèbre par ses danses polovstiennes, ses boyards et sa couleur locale russo-orientale. Le metteur en scène Barrie Kosky balaie tout ce folklore pour en proposer une version radicalement distanciée et superbement maîtrisée, même si on peut la discuter. Musicalement, quel bonheur orchestral et vocal.

"Le Prince Igor"- qui fait son entrée (seulement !) à l’Opéra de Paris - est un opéra inachevé d’Alexandre Borodine, terminé par Rimsky-Korsakov et Glazounov. Il nous raconte l’histoire du Prince Igor, parti en guerre contre les Polovstiens, vaincu et emprisonné. Laissant sa femme Iaroslavna seule dans un pays accaparé par son beau-frère Vladimir. Kontchakovna, la fille de son vainqueur Kontchak, est amoureuse de son fils Vladimir. Mais chez Borodine, tout est bien qui finit bien.

Barrie Kosky s’est emparé de l’œuvre, lui faisant subir des mutations radicales. Nous nous retrouvons à notre époque, dans une de ces régions extrêmes de "l’empire russe", menacée par toutes sortes d’anciennes républiques. Si Igor est honnête, son beau-frère Vladimir l’est beaucoup moins, espèce d’oligarque assoiffé d’argent et de sexe. Ses sbires sont manifestement des soudards de pas mal de conflits. A l’acte II, Kosky installe une ironie cruelle entre les propos pacificateurs de Kontchak, tels que les énonce le livret, et une violence sans pitié contre Igor, son prisonnier. Les fameuses danses polovstiennes sont dansées par des sortes d’animaux à cornes ou des danseurs à muselière. La fin de l’oeuvre nous transporte sur une autoroute se perdant dans le lointain. Quant à la fin, elle est toute en dérision : ce que la foule éperdue de bonheur acclame, c’est le manteau d’Igor, porté par un clochard dont la tête est recouverte d’un petit seau de plage jaune…

Ce qui est remarquable, c’est que ce point de vue affirmé, dont on pourrait discuter les intentions dramaturgiques, est absolument cohérent. De plus, il nous vaut des séquences d’une grande intensité esthétique. Quelle énergie dans les danses "polovstiennes", quelle émotion dans l’apparition successive sur "l’autoroute"de Iaroslavna, si touchante dans sa tristesse de femme solitaire, et d’Igor, regrettant de ne pas avoir été à la hauteur de sa mission. Barrie Kosky sait aussi mettre en espace un chœur. Comme tout cela est fluide et juste.

Musicalement, quelle réussite ! Quelle puissance vocale et expressive chez les Chœurs de l’Opéra de Paris. Si précisément dirigé par Philippe Jordan, l’Orchestre de l’Opéra de Paris ne manque pas d’exalter une partition multiple (ils s’y sont mis à trois) qui lui offre d’exceller en ensemble et dans de magnifiques solos. Quant aux chanteurs, quel plateau !

Le vent des steppes a soufflé sur Bastille.

Stéphane Gilbart
(photo Agathe Poupenay)