Articles

Bruxelles(Monnaie), Au monde, 30/03/2014

Au monde

Quelle excellente initiative ont eue La Monnaie et son directeur Peter de Caluwe avec la " commande " d’un opéra en commun à Philippe Boesmans et Joël Pommerat.

" Au Monde " prouve que le genre opéra peut être et est un art " vivant " ! On n’est plus dans la ré-interrogation, dans la re-mise en perspective, dans la ré-interprétation d’un corpus d’œuvres tant et tant de fois déjà re-considérées : on est dans l’invention, la création, on est " de son temps ", mais sans que cela signifie en rien concessions racoleuses au " goût du jour ", effets de mode, crispations élitistes !

Depuis quelques années déjà, Joël Pommerat impose son univers théâtral particulier, caractérisé notamment par l’enchaînement fluide, en fondus au noir, de séquences plutôt brèves (les pièces d’un puzzle), par un certain hiératisme dans la mise en place de ses personnages (ils composent de si beaux tableaux), par des lumières si intensément significatives (d’Eric Soyer), par des textes (mis au point en écriture de plateau) qui, sans hermétisme aucun, amènent peu à peu un spectateur actif – spect-acteur – à conférer lui-même un ou des sens à ce que l’on lui propose, sans jamais les lui imposer. Toujours aussi, il s’est entouré d’interprètes soigneusement choisis, dont certains sont devenus des fidèles, et qui dans le " travail en progrès " de la conception se sont intégrés dans l’ensemble créé.
Philippe Boesmans, lui, justifie absolument la distinction qui lui a été faite le soir de la première : une pastille sous la loge royale, à côté de celles de Mozart, Verdi, Wagner… Il est en effet l’un des symboles de l’esprit créatif qui a caractérisé La Monnaie de ces dernières années, sous les directions successives de Gérard Mortier, Bernard Foccroulle et Peter de Caluwe. Il suffira de citer : " La Passion de Gilles ", l’orchestration de " L’Incoronazione di Poppea ", " Reigen ", " Wintermärchen " ou encore " Julie ", sans oublier " Yvonne, princesse de Bourgogne ". Quelle merveilleuse façon de s’acquitter d’une " commande " !

Boesmans et Pommerat se sont donc rencontrés, se sont donc trouvés ! " Au Monde ", c’est d’abord l’histoire d’une famille. Elle a son patriarche, " le père " : il a construit un empire industriel, mais il est vieux aujourd’hui, de plus en plus étranger à lui-même et au monde. Il est temps de prévoir sa succession. Les siens se sont réunis autour de lui. Belle galerie de portraits. Magnifique occasion de faire apparaître, grâce à chacun des enfants, des réussites et des faillites humaines. Mais si huis clos familial il y a, chacun des personnages renvoie à l’une des réalités du monde extérieur (le fer du père sert à fabriquer des armes, la seconde fille triomphe à la télévision dans des émissions de " divertissement ", un tueur en série de jeunes femmes inquiète la ville). Une fois de plus, tout cela n’est pas un récit chronologiquement linéaire faisant se succéder causes et conséquences. Non, ce sont les brèves séquences et le mystère qu’elles recèlent, qui donnent peu à peu à construire la réalité de l’ensemble. L’étrange familiarité, l’étrangeté familière de Pommerat.

Quant à la partition de Boesmans, elle est absolument essentielle à ce qui a d’abord existé sans elle ! Quel remarquable travail d’invention musicale – risquons le paradoxe – " parallèle conjointe " ! Ce que nous entendons est ce que nous ressentons et comprenons de ce que nous voyons, et vice-versa ! Et comme tout cela – surgissements d’un instrument, basculement d’atmosphère – est aussi intense que raffiné ! Il est vrai que c’est le tout aussi " fidèle " Patrick Davin qui est dans la fosse et qui, avec l’Orchestre symphonique de La Monnaie, se fait le troisième équipier de la belle aventure. Dont le quatuor est accompli, et comment, par des interprètes qui se révèlent aussi bons comédiens que les excellents chanteurs qu’ils sont.

Stéphane Gilbart

Photo Bernd Uhlig / La Monnaie