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Bruxelles(Monnaie), Béatrice et Bénédict, 24/03/2016

Béatrice et Bénédict

Aux origines de l’opéra de Berlioz, le "Much Ado About Nothing – Beaucoup de bruit pour rien"de Shakespeare : "Béatrice et Bénédict"en est une version focalisée sur les amours compliquées, paradoxales, de ces deux personnages-là, qui vivent leur relation sur le ton du "je t’aime moi non plus": hors de question que je m’avoue, que je t’avoue mon amour !

C’est une œuvre étrange que cet ultime opéra-comique (chanté et parlé donc) de Berlioz (1803-1869), créé à Baden-Baden en 1862, et qui est le plus souvent présenté en version de concert. Elle est plutôt "légère". Voilà pourquoi Richard Brunel, le metteur en scène, avec Catherine Ailloud-Nicolas, sa dramaturge, ont voulu en quelque sorte la "lester"pour lui donner davantage de densité significative, shakespearienne en quelque sorte : ils ont donc réécrit les textes parlés, faisant notamment de Somarone, le maître de musique ivrogne, une sorte de deus ex machina - un Iago - très jaloux de l’amour de Claudio et Héro, le couple d’amoureux-phare dans la pièce originale. Ils ont aussi imaginé un aspect post-traumatisme guerrier (on découvre sur le plateau, lors de l’Ouverture, une sorte de mausolée illuminé aux bougies avec les photos de soldats morts au combat) pour une comédie qui se contentait de commencer sur le prétexte d’une guerre finie. Ils ont veillé en outre à développer certains aspects oniriques de la trame. Dans cette perspective, Richard Brunel a aussi redistribué les épisodes musicaux. Il a cependant préservé l’aspect farcesque de l’ensemble en installant sur le plateau des garde-robes en mouvement bien utiles pour écouter sans être vu, en multipliant des séquences d’allure burlesque (bain collectif des soldats, perte de pantalon, chant de mariage en grand deuil), le tout superbement éclairé.

Mais finalement, ce que l’on garde de cette production et qui réjouit, ce sont les propositions initiales de Berlioz, un Shakespeare réduit au minimum nécessaire de ses péripéties pour que se déploie une partition multiple dans ses moyens et ses effets : des duos ou trios émouvants (très bien accompagnés par Samuel Jean l’après-midi où nous y étions), la fugue austère et sinistre de l’épithalame, de belles atmosphères, des chansons, de grands élans et de grandes douleurs. La distribution française prend un plaisir manifeste à cette partition-là.

Mais on ne peut rendre compte de cette production sans signaler deux de ses "méta"-réalités : La Monnaie étant en travaux prolongés, ses représentations se déroulent, comme celles qui lui succéderont cette année, dans un nouveau lieu "hors les murs", "Le Palais de La Monnaie". En marge de Bruxelles, à… Molenbeek Saint-Jean…, sur des friches industrielles, a été installé un immense chapiteau, lieu aussi confortable que convivial pour des représentations d’opéras. Ensuite, et plus gravement, hier dimanche 3 avril, à deux reprises, des bruits d’avion décollant ont perturbé la représentation. Et ce qui, en temps normal, aurait agacé, a cette fois particulièrement réjoui : il s’agissait de deux des trois premiers vols au départ de Brussels Airport après la fermeture de l’aéroport consécutive aux attentats du 22 mars.

Une représentation d’opéra et deux avions qui décollent. Désolés, messieurs les terroristes, vous avez raté votre coup : la vie, notre vie, continue !

Stéphane Gilbart
(photos Bernd Uhlig)