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Bruxelles(Monnaie), Capriccio, 03/11/2016

Capriccio

"Capriccio": un opéra facile à résumer, qui n’accumule ni péripéties, ni coups de théâtre, ni renversements de situation, ni déguisements, ni complots, ni empoisonnements ! Une seule question agite le petit monde réuni chez la Comtesse : qui est "prima": "le parole"ou "la musica"? Cette problématique, on va en discuter, on va la concrétiser. Une réponse ? Il n’y en aura pas. Quoique… je vais y revenir.

Pour pimenter un pareil débat qui pouvait être trop austère, Richard Strauss et Clemens Krauss, le librettiste principal, l’ont inscrit dans un contexte de marivaudage : Flamand le musicien et Olivier le poète se disputent le cœur de la Comtesse ; le Comte, lui, désire séduire la Clairon, une "grande comédienne".
Interviennent aussi dans le débat un directeur de théâtre et son projet de "Grande Action Théâtrale", un couple de chanteurs belcantistes, un chœur de domestiques et un souffleur dormeur.
Strauss saupoudre tout cela de délicieux petits moments drolatiques avec notamment – c’est savoureux - une critique définitive de l’opéra ("une chose absurde") et de ses livrets (il cite plusieurs de ses œuvres précédentes).

Le débat est sérieux, a agité et agite encore le monde des créateurs. Strauss, qui le laisse ouvert dans son livret, le conclut en fait dans ses œuvres, concrétisant ce que dit la Comtesse : "L’un est dans l’autre et veut retrouver l’autre. La musique éveille des sentiments qui aspirent au verbe. Dans le verbe vit un désir de son et de musique". Mais de plus, certains déferlements et certains murmures de l’orchestre si tumultueux ou si délicats, certains intermèdes orchestraux si intensément expressifs le prouvent : la musique prime chez Strauss. Elle dit dans ses notes autant que ce qui est dit dans les mots.
Lothar Koenigs était manifestement heureux, après une précédente "Daphné", de retrouver Strauss et l’Orchestre de la Monnaie. Les solistes ont constitué une équipe bien soudée dans l’individualité des voix et des tempéraments. Tous ont contribué à exalter la partition. Prima la musica ?
David Marton a réussi la mise en scène de cette - pour reprendre le sous-titre de l’opéra - "conversation musicale", en édifiant sur le plateau une salle de théâtre vue de profil, avec scène, fosse d’orchestre, sièges et loges. Installant les personnages et les autres protagonistes ici et là successivement, il confère ainsi un certain rythme à "la non-action". A la façon de Strauss, il distille quelques traits d’humour scéniques bienvenus.

Il ajoute aussi un point de vue personnel au propos de Strauss : ainsi, ces trois ballerines, typiques des trois âges de la vie, qui apparaissent aux yeux de la Comtesse (et aux nôtres) comme celle qu’elle a été, qu’elle est, et qu’elle sera inexorablement (et l’on repense alors à la Comtesse du Chevalier à la Rose). Ainsi aussi, ces temps de silence qui interrompent le flux musical, interpellation au spectateur sur ce qui se dit et ce qui se cache en-deçà des mots et des notes. Et aussi…

L’œuvre de Strauss est créée à Munich en octobre… 1942 ! La guerre fait rage, le déferlement nazi est à son maximum, et pourtant, dans ce salon-là, l’on discute de la primauté de la parole ou de la musique. Comment interpréter cette indifférence de Strauss au monde extérieur ? David Marton fait surgir celui-ci en transformant le souffleur en une espèce d’espion à la solde du pouvoir, en en faisant "un détecteur de juifs"(il mesure le crâne des ballerines) et un organisateur des déportations.

Ainsi conçu et réalisé, ce "Capriccio"est une réussite.

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig)