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Nancy, Les Hauts de Hurlevent, 02/05/2019

Cinématographique

Non, mon titre n’est pas une facilité d’écriture liée au "pédigrée"de l’auteur de l’opéra, il précise assez exactement ce que les spectateurs de l’Opéra de Nancy ont entendu et vu à l’occasion de la "première scénique française"des "Hauts de Hurlevent"de Bernard Herrmann (1911-1975).

Il est vrai que celui-ci s’est imposé comme compositeur de musiques de films : les BO des Hitchcock, c’est lui, de même que celles de "Citizen Kane"de Welles, "Farenheit 451"de Truffaut, "Taxi Driver"de Scorsese et tant d’autres. Des partitions qui rencontraient et amplifiaient les univers de grands cinéastes.

Il a aussi voulu composer un opéra : ce "Wuthering Heights – Les Hauts de Hurlevent". L’œuvre est créée en version de concert à Londres en 1966. Herrmann ne la verra jamais concrétisée sur un plateau.

Aucune velléité de rupture, aucune intention d’expressivité complexe chez le compositeur : "L’auditeur n’aura aucune difficulté à suivre la présentation musicale de l’œuvre, car toute mon attention s’est portée sur la nécessité d’une écriture simple", déclarait-il. Un propos modeste, mais qui correspond exactement à ce que ressent cet auditeur. Les notes sont "atmosphériques", révélatrices des lieux évoqués et des états d’âme des personnages, mais cela dans l’accompagnement, la partition n’ayant pas de réels développements autonomes. C’est très bien fait, c’est très agréable, mais cela manque de reliefs, d’aspérités, et cela atténue le romantisme exacerbé des personnages et de ce qu’ils vivent. Il n’y a guère de déferlements d’émotions, ni chez les protagonistes, ni chez leurs spectateurs. C’est un peu dommage pour une histoire d’amours contrariées ou chacun épouse celle ou celui qu’il ne devrait pas (Cathy, qui aime désespérément Heathcliff, épouse Edgar ; Heathcliff, qui aime tout aussi désespérément Cathy, épouse Isabel), où des antagonismes sociaux et humains sont très clairs (Hindley déteste ce moins que rien qu’est Heatclliff, mais celui-ci lui rachètera ce domaine où on le traitait comme un "garçon d’écurie").

N’empêche, c’est très bien chanté par une jeune équipe très british et très homogène, ce qui nous vaut ces sons, ces timbres, ces articulations typiques, cette pureté sonore des œuvres interprétées en langue anglaise. C’est bien dirigé par Jacques Lacombe à la tête de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy.

Dans sa mise en scène, Orpha Phelan a elle aussi joué – et réussi - la carte cinématographique, notamment dans la mise en lumières des personnages. On se croirait souvent face à un film en cinémascope et technicolor. Sensible aux nombreuses évocations de la nature du livret et des notes qui les illustrent, elle a imaginé un décor où domine le bois, où s’est estompée la limite entre le dehors et le dedans, un univers où il ne semble rester du monde organisé, architecturé, des humains que des traces déglinguées, un lieu hanté par le fantôme implorant de Cathy…

Tout cela est "really charming".

Stéphane Gilbart

(photo C2images)