Articles

Bruxelles(Monnaie), Così fan tutte, 23/05/2013

Così fan tutte

Mozart tel qu’en lui-même ! Et cela grâce aux choix et à la mise en scène de Michael Haneke : " Cosi fan tutte " dans toutes ses facettes !

On le sait, Mozart est de ceux – comme Molière ou Shakespeare en littérature – qui restituent de l’homme, des péripéties de son existence et de sa réalité essentielle, l’indissociable dualité : la comédie et la tragédie. Vivre en homme, c’est (faire) rire et mourir !

Rares sont les metteurs en scène qui réussissent à représenter réellement cette perpétuelle coexistence. Ils surexposent l’une ou l’autre de ses composantes : et l’on rira OU l’on s’affligera.

Pour cet opéra dont la conclusion " heureuse " - les couples un instant compromis se sont reconstitués – ne masque pas combien il a confirmé les points de vue les plus pessimistes ou les plus cyniques quant à la valeur de nos engagements sentimentaux – en l’absence de leurs promis, et comme cela était " prédit " par le " philosophe Alfonso ", " elles " ont fini par céder aux " assauts " de leurs prétendants -, Michael Haneke a fait des choix judicieux, les a merveilleusement concrétisés, et surtout dans une vision d’ensemble d’une extrême et remarquable cohérence.

Ses interprètes ont l’âge, les apparences et les réactions des personnages. Si cela semble aller de soi sur un plateau de théâtre, il en va tout autrement pour un opéra. Ne va-t-on pas perdre vocalement ce que l’on gagne visuellement ? Eh bien non ! Les jeunes chanteurs sont à la hauteur ! Et un premier ravissement du spectacle naît de cette adéquation entre ceux qu’ils sont et ceux qu’ils jouent et chantent. Quel dynamisme, quelle présence, quelle vérité, quelle immédiateté du chant et du jeu confondus.

Remarquable aussi est le traitement des deux " manipulateurs ", cet Alfonso et cette Despina qui vont prouver la relativité de nos " engagements absolus ". Et Haneke a significativement mis en évidence le personnage de Despina. Elle n’est plus simplement une servante dévouée à son maître, une sorte d’écho aux conceptions et propos de celui-ci. Elle est en fait, petit lutin malicieux, la " dea ex machina " de tout ce qui va advenir.

Et l’œuvre alors de combiner le charme d’un théâtre de marionnettes (les " héros " vont là où ils doivent aller), d’une comédie savoureuse et d’une démonstration humaine plus douloureuse. Ces jeunes gens-là pensaient s’amuser, ils sont confrontés à une réalité pénible, à LA réalité !

Et la réussite de Michael Haneke tient aussi à ses choix de détails : les costumes (d’aujourd’hui ou d’époque), la présence de figurants-témoins, les accessoires, le décor. Etrange : ils ne cessent de boire et de boire encore, " sans modération "…

Tout cela est BEAU ! Ravissement pour les yeux ! Mais cette beauté est le merveilleux écrin d’une révélation sans appel. La mise en scène de Michael Haneke est en phase extraordinaire avec la musique de Wolfgang-Amadeus Mozart, si belle elle aussi pour faire entendre les accents les plus humainement déchirants !

Stéphane Gilbart

(Photo Javier del Real)