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Bruxelles(Monnaie), Frankenstein, 08/03/2019

D'abord l'idée scénique, ensuite la partition

La démographie lyrique se porte bien : c’est à La Monnaie cette fois que toute la famille des amateurs du genre se réunit pour découvrir un nouveau nouveau-né : "Frankenstein", idée originale et mise en scène d’Alex Olle et sa Fura Dels Baus, musique de Mark Grey.

L’ordre des mots du paragraphe précédent a peut-être attiré votre attention : l’œuvre est d’abord née d’une "idée originale"d’Alex Olle, le metteur en scène, avant d’être mise en musique ! Voilà qui illustre parfaitement l’une des réalités de l’opéra de nos jours : la place qu’y occupe le metteur en scène. On va voir – avant d’écouter - "La Flûte enchantée"de Castellucci, "La Maison des morts"de Warlikowski, "La Bohème"de Claus Guth. Cela nous vaut parfois en effet des relectures qui donnent un accès nouveau à l’œuvre, qui en révèlent – font voir et font entendre - des aspects jusqu’alors ignorés.

Cette fois, c’est plus radical, la situation est inversée : il ne s’agit plus de visualiser une partition, mais de composer une partition à partir d’un point de vue scénique : "en 2011, écrit Alex Olle, j’ai soumis à Peter de Caluwe l’idée d’un nouvel opéra sur le mythe de Frankenstein". Le directeur de La Monnaie accepte, ce qui "donne me occasion d’entamer un processus créatif avec le compositeur et de participer à l’élaboration du déroulement intégral de l’œuvre".

Le compositeur choisi : Mark Grey. Il s’est distingué comme "sound designer-ingénieur du son", et a notamment composé des oeuvres pour le Kronos Quartet. "Frankenstein"est son premier opéra. Ce qu’il propose est une musique plutôt atmosphérique, du type bande son cinématographique : pas agressive, multiple dans ses moyens et ses effets, elle accompagne plutôt qu’elle ne s’impose comme partenaire à part au moins égale.

Ce qui l’emporte évidemment, c’est la scénographie : elle aussi très cinématographique (genre science-fiction), elle sature l’immense espace du plateau de La Monnaie, avec des éléments de décor monumentaux (Alfons Flores) qui montent et descendent, qui disparaissent dans les cintres ou sous le plateau, avec des lumières et des moyens de lumière fastueux (Urs Schönebaum), des vidéos aux apparitions multipliées (Franc Aleu).

oilà qui nous plonge dans le double univers de l’adaptation par Julia Canosa I Serra du livre de Mary Shelley : en 2816, quand une expédition découvre une créature prisonnière sous la glace du permafrost d’alors et lui redonne vie. Quand cette créature – le monstre – revit, en flash-back, des épisodes décisifs de son existence.

Le livret ne manque pas d’ambition. A partir du monstre, il soulève toute une série de questions existentiellement importantes sur la création, la souffrance, le bien et le mal, la solitude, la folie scientifique, etc. Beaucoup trop de questions sans doute, qui défilent sans que l’on ait toujours le temps de bien les saisir et d’en ressentir les échos en soi. La créature crie sa solitude et tire une conclusion sans appel de l’engrenage de ses méfaits : "Mon cœur était fait pour ressentir l’amour et la sympathie ; mais la souffrance l’a détourné vers le vice et la haine".

Bassem Hakiki dirige l’Orchestre et les Chœurs de La Monnaie, et des solistes qui, à l’aise dans leur chant, s’impliquent dans leur jeu, donnant ainsi belle vie à des personnages bouleversés par les situations dans lesquelles ils sont plongés et les sentiments qui en résultent.

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig)