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Bruxelles(Monnaie), Daphne, 09/09/2014

Daphne

Et si nous commencions par la fin, culmination révélatrice !

Apollon vient de tuer Leucippe, son rival amoureux. Daphné se rend compte alors qu’elle l’aimait vraiment. Elle l’avait pourtant repoussé naguère, toute à sa ferveur pour les merveilles de la nature, une nature en laquelle elle aurait voulu se fondre. Apollon aussi avait succombé à ses charmes ; il n’a pas pu supporter l’idée d’un rival impertinent. Et Daphné chante son dernier chant.

Et Richard Strauss s’impose une fois de plus : quelle extraordinaire expressivité dans ce chant de Daphné, dans la transcription musicale de ses émotions contrastées, dans la partition d’un orchestre subtil accompagnateur autant que commentateur délicat, dans les dialogues que tissent certains instruments solistes, magnifiques entrelacs, avec l’héroïne.

S’élève ensuite le chant d’un Apollon qui prend conscience de ce qui a été et de ce qui vient d’être, et qui, en réparation, en hommage extraordinaire à Daphné, apostrophe Zeus : " Exauce son rêve, exauce son amour : inaltérable, à jamais verdoyante, laisse-là s’épanouir dans le cercle de ses amis, les arbres à fleurs ! Offre-moi l’arbre Daphné, le laurier des dieux ".

Et la métamorphose s’accomplit – et c’est l’orchestre seul qui la chante. Apothéose de la musique de Strauss ! Elle est la même pour tous les spectateurs, mais quels échos multiples ne fait-elle pas naître en chacun d’eux !

Ce que nous garderons en effet de cette production de " Daphné " à La Monnaie, c’est un souvenir musical. Les solistes (une fois de plus, et c’est une constante-maison, remarquablement choisis), l’Orchestre symphonique et le Chœur d’hommes de La Monnaie, dirigés par Lothar Koenigs, ont servi (une " servitude " aussi respectueuse que créative) au mieux les intentions du compositeur.

Ce dont nous nous souviendrons aussi, c’est d’un arbre, un arbre gigantesque, qui a envahi le plateau. Il est le refuge, le nid, de cette Daphné qui se sent si mal au milieu des turpitudes de la vie ordinaire, qui fuit là un temps qui court vers quel abîme pour s’y recueillir dans le temps perpétuellement renouvelé de la nature, qui s’y fond en quelque sorte dans un grand tout. Cet arbre sur le plateau est une réussite scénographique.

Il est énorme, surdimensionné…typique en cela de la mise en scène de Guy Joosten, qui joue sur le contraste et l’amplifie, qui ne fait pas dans la nuance : ailleurs, en bas, dans les profondeurs terrestres, tout n’est que course au profit, à la jouissance. Et le metteur en scène d’insister : univers d’écrans et de graphiques d’une salle de marché ; alcool, cocaïne, partouze… Une vision pertinente des dérives de notre temps, mais qui souffre de sa récurrence, et notamment à l’opéra. On a beaucoup vu, trop vu peut-être pareilles illustrations ces dernières saisons… Elles finissent par réduire le point de vue, à le ramener à " ça ", alors que la musique de Strauss, elle, répétons-le, s’élève à la hauteur du mythe, mais toujours actuelle et si intensément offerte à chacun…

Stéphane Gilbart
Photo Karl und Monika Forster