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Antwerpen(Vlaamse), De zaak Makropoulos, 14/09/2016

De zaak Makropoulos

Des femmes, beaucoup de femmes, trop de femmes : Emilia Marty, "la plus grande cantatrice du monde", celle qui se produit ces jours-ci dans le théâtre de cette ville-là. Elliana MacGregor, une autre chanteuse, mais du siècle passé, au centre d’une obscure affaire de reconnaissance filiale dont on plaide encore les lointains aboutissements. Eugenia Montez, une chanteuse gitane, qu’un très vieux monsieur, le Comte Hauk-Sendorf, reconnaît immédiatement dans les traits d’Emilia Marty. Elina Makropoulous, dont le nom apparaît également dans l’affaire de reconnaissance filiale. Vous l’aurez constaté, les initiales de ces femmes sont identiques : E. M. Toutes ont été et sont immédiatement séductrices ; les voir, c’était, c’est tomber sous leur charme ! Un jeune homme d’ailleurs se suicidera pour celle qu’il croit être Emilia Marty.

Quelle complication, n’est-ce pas, qui nous rend perplexes et nous tient en haleine deux actes durant, jusqu’à ce que, à la fin du troisième acte, dans un aveu déchirant, la vérité éclate enfin.
Toutes ces femmes ne sont qu’une femme, Elina Makropoulos, née en 1575, ayant dû tester l’élixir de longue vie que son père avait fabriqué pour son empereur, et depuis parcourant les siècles sous des identités différentes caractérisées par des initiales identiques.
Mais l’élixir a atteint sa "date de péremption", Elina doit en récupérer la formule pour pouvoir poursuivre son existence sans fin. Les événements dont nous sommes les témoins vont accélérer une prise de conscience définitive : pour elle, cette éternité-là n’est plus supportable !

"L’Affaire Makropoulos"est le huitième et avant-dernier opéra de Leos Janacek, créé à Brno le 18 décembre 1926.

La situation de crise dans laquelle il nous plonge est évidemment un support idéal pour les conceptions lyriques du compositeur tchèque, lui dont on sait combien il était attentif à la transcription – à la recréation - musicale de tous les sons qui nous entourent et constituent nos réalités, qu’ils soient physiques (ceux de nos mots, ceux de la nature, les derniers moments de sa fille) ou psychiques (le catalogue de nos émotions). "L’Affaire Makropoulos", dans son déferlement émotionnel, en est un lieu idéal !

Ni grands airs ni grands ensembles, mais comme une exaltation de la "parole chantée"et des affects qu’elle exprime, servie par des orchestrations fastueuses. Ecouter, c’est voir, ressentir, comprendre, partager !

Il convient donc que la mise en scène de cet univers donne à entendre, ne distraie pas l’écoute dans ses déploiements. C’est ce qu’a réussi Kornél Mundrunczó. Sa scénographie n’est pas envahissante - même un peu décevante au départ (une salle de tribunal, une maison entourée d’une nature hivernale qui est un huis clos bienvenu) -, elle se focalise, sans à-côtés anecdotiques, sur le protagoniste qui s’exprime. Sa réussite culmine dans les derniers instants, ceux de l’aveu, ceux de la décision d’en finir avec l’éternité. Mundrunczó crée alors un climat fantastique (tout le mobilier de la maison se retrouve suspendu à quelques mètres du sol pour laisser tout l’espace à l’héroïne intemporelle) qui nous met en totale empathie avec Elina Makropoulos.

La musique s’impose : Tomas Netopil, à la tête de l’Orchestre Symphonique de l’Opéra des Flandres, la donne à ressentir et à vivre. Quant aux chants, ils ont l’exaltation qui convient. Quelle dernière scène !

Stéphane Gilbart
(photo Annemie Augustijns)