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Gent, Der Rosenkavalier, 09/01/2014

Der Rosenkavalier

Quelle œuvre étrange que ce " Rosenkavalier " ! S’agit-il d’une élégie ou d’une farce ? Ne serait-ce pas plutôt la conjugaison réussie de ces deux genres aux atmosphères si contrastées ?

Une farce ? Telles peuvent en effet bien apparaître les péripéties des entreprises amoureuses du Baron Ochs auf Lerchenau, si imbu de lui-même et de son pouvoir séducteur, et qui sera joué, berné. Et le troisième acte, celui de l’auberge, avec déguisements et interventions diverses (Octavian en Mariandl, une épouse rejetée vindicative, des enfants hurlant " papa, papa ") est éminemment typique du genre. D’ailleurs, Kurt Rydl qui tenait le rôle – pour la 271e fois ! – lors de la première à Gand a insisté sur l’importance de son rôle, nous confiant que l’opéra devait s’appeler initialement " Baron Ochs ", que Strauss espérait avoir composé un " Falstaff viennois ", et que malheureusement, on coupe presque toujours l’un de ses airs dont les paroles lui donnent davantage d’épaisseur et de qualité humaine… Ce baron est incontestablement le fil conducteur de l’opéra.

Une élégie amoureuse ? Elle renverrait alors au personnage de La Maréchale. Elle a beaucoup aimé, elle a beaucoup séduit, et le très jeune Octavian est la plus récente preuve de son pouvoir intact de séduction. Mais voilà que soudain, se contemplant dans un miroir (" Hippolyte, dit-elle à son coiffeur, vous avez fait de moi une vieille femme "), elle prend conscience du temps qui passe, du temps qui a passé et de la vieillesse inéluctable. S’élève alors un chant admirable.

Mais l’œuvre est en fait une remarquable conjugaison de ces deux atmosphères, évoquant aussi au passage d’autres thèmes pertinents. Et ce qui prouve qu’elle est conjugaison, et ce qui constitue cette conjugaison, c’est l’extraordinaire partition de Richard Strauss. Si immédiatement narrative quand elle souligne ou annonce les personnages et les soubresauts de l’intrigue, si merveilleusement évocatrice dans ses nombreux intermèdes qui sont comme des échos sensoriels significatifs de ce qui vient de se jouer et de ce qui s’annonce. Quel bonheur que ces pages musicales-là !

On a beaucoup parlé de cette production avant même qu’elle n’existe, et cela à cause de l’identité de son metteur en scène : Christoph Waltz, l’acteur austro-allemand aux deux Oscars. Féru de musique et d’opéra, il s’est offert un beau cadeau avec ce " Rosenkavalier ", qu’il a eu le mérite de mettre en espace sobrement, ce qui permet à la partition de Strauss de s’épanouir sans restriction. Ce qui a permis aussi de bien entendre dans les contrastes de leurs chants la Maréchale et le Baron son cousin, épaulés par l’Orchestre Symphonique du Vlaamse Opera bien mené par son chef-dirigeant Dmitri Jurowski.

Stéphane Gilbart
(photo Annemie Augustijns)