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Leipzig, Die Feen, 21/05/2016

Die Feen

Regardez bien la photo et la confrontation inattendue qu’elle propose entre un univers féerique avec grand arbre et lit suspendu, et un salon bourgeois dont un canapé est occupé par un quidam à chemise à carreaux et pull sans manche ! Un metteur en scène à concepts aurait-il encore frappé ?

Eh bien non, ce rapprochement est révélateur d’une mise en scène qui est un vrai bonheur de pertinence, de cohérence, de respect et de valorisation d’une œuvre : "Die Feen – les Fées", le premier opéra officiel de Richard Wagner, que nous venons de découvrir à l’occasion des "Wagner-Festtage 2016".

L’œuvre, qui est une adaptation de "La Donna serpente"de Gozzi, est composée durant l’année 1833. Refusée à Leipzig, elle ne sera jamais représentée du vivant de Wagner. Elle le sera à Munich en 1888, grâce à l’insistance de Richard Strauss.

C’est un grand opéra romantique, au climat fantastique - allers-retours dans un autre monde, celui des fées justement ; plongée dans un univers terrible d’illusions – et au déferlement de grands sentiments. La belle fée Ada et Arindal, le roi de Tramond, finiront cependant par couler des jours heureux au royaume des fées !

Ce premier Wagner – qui n’est évidemment pas le Wagner de la postérité – se caractérise par de magnifiques moments musicaux, sa musique est alors exactement enchanteresse. Quant aux voix, la beauté de leur partition s’impose au prix de redoutables et périlleuses exigences, dans des airs notamment de furie, de folie, d’émois amoureux ! L’œuvre est si séduisante à l’écoute.

Mais le dispositif scénographique et la mise en scène du tandem Doucet-Barbe en font un vrai bonheur.
Arindal apparaîtra bien en chemise à carreaux et pull sans manche dans un salon bourgeois, qui sera régulièrement doublé ou envahi par le surgissement d’un univers médiéval féerique. Le "concept": Arindal est en fait un amateur d’opéra qui bascule dans le monde de l’oeuvre qu’il écoute, devenant l’un de ses protagonistes – belle mise en abîme puisque le personnage d’Arindal, lui aussi, bascule dans un autre monde.
Ce "concept"est justifié par une phrase du livret : "Par quelle fenêtre un rêve m’a-t-il emporté ?"Ce "concept"est superbement décliné tout au long de la représentation, avec humour et légèreté, il surprend, il émerveille comme dans un conte de fées justement.

De plus, tout cela est inventif et beau : la forêt des fées, le palais du roi, le décor se levant-s’abaissant-tournant, les lumières, un coussin bouclier, un pied de chaise épée, des bottes vertes... Ce "concept"est au service de l’œuvre !

Fridemann Layer apporte la même pertinence souriante dans sa direction de la partition, dans ce qu’il obtient de son orchestre du Gewandhaus et de ses chanteurs. Ceux-ci, qui sont d’exacts comédiens, se jouent des virtuosités vocales de leurs rôles.

Ce "Wagner qui n’est pas encore Wagner"nous enchante !

Stéphane Gilbart
(photo Kirsten Nijhof)