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Paris(Opera), Die Meistersinger von Nürnberg, 01/03/2016

Die Meistersinger von Nürnberg

Nous voilà donc spectateurs des "Maîtres Chanteurs de Nuremberg", témoins des amours d’Eva, la fille de Veit Pogner, un riche orfèvre qui l’a promise en mariage au vainqueur d’un concours de chant, et du chevalier Walther von Stolzing qui veut y participer pour cela. Une victoire convoitée aussi par le fourbe Beckmesser, le greffier de la ville. Hans Sachs, "le cordonnier-poète", un merveilleux personnage, sera le deus ex machina de toute l’aventure.

Philippe Jordan, le chef d’orchestre, et Stefan Herheim, le metteur en scène, en ont fait une profession de foi : "Die Meistersinger von Nürnberg"est une comédie, une sorte de reprise amusée de "Tannhäuser", qui comporte également de beaux points de vue quant à la façon dont les créations artistiques s’épanouissent sur les racines du passé et de la tradition. Pas question donc que cette œuvre apparaisse comme un manifeste nationaliste aux dérives inévitables.

Tout cela est suggéré d’ailleurs, dès l’Ouverture, dans la scénographie. Devant le public, un décor panoramique composite : une chambre de travail, un atelier, une cour intérieure, un petit théâtre de marionnettes. Un homme en chemise de nuit (tout cela ne serait-il qu’un rêve ? s’y agite, plume d’oie à la main, manifestement à la recherche de l’inspiration. Un décor kitsch à souhait. Le personnage tire alors un immense rideau sur lequel, par un étrange effet de zoom, apparaît en projection vidéo ce qui semble être l’intérieur d’une église avec son buffet d’orgue monumental, le premier tableau de l’opéra. En fait, il s’agit, "mille fois"agrandie, de la table d’écriture d’un meuble-secrétaire de la chambre de travail. On reconnaît les tiroirs, quelques gros volumes épars çà et là. Il en ira de même à chaque acte, avec en apothéose et "à vue", la métamorphose de l’atelier du cordonnier en une immense place publique entourée d’immenses bâtiments.

Le ton est résolument au burlesque. Nous devons avouer notre réserve, lors du premier acte, au spectacle d’une farce qui nous a alors paru bien lourde et bien insistante. C’est que les chanteurs d’opéras ne sont en général ni des comédiens ni des danseurs, et que le rire à l’opéra est tributaire du nombre de mesures de la partition à exécuter et ne peut s’autoriser les ellipses et les raccourcis d’un film ou d’une pièce de théâtre.

Mais soudain, à la fin du deuxième acte, voilà que surgissent sur le plateau, absolument inattendus, Blanche-Neige et les Sept Nains et un cortège de personnages de contes de fées. Tout dès ce moment prend une cohérence jubilatoire et nous emporte dans son délire. La farce est belle à voir, belle à vivre, bienvenue.

D’autant que, en parallèle, et sans perdre de leur force, pas mal de leçons sont données sur le rôle et la valeur de la tradition, terreau de la création nouvelle. Ainsi ce jugement de Hans Sachs sur la qualité de la chanson de Walther, "à l’ancienne et si neuve, surgissant comme le chant des oiseaux au mois de mai"! Ainsi l’exaltation d’un art constitutif d’une communauté et sans lequel elle ne peut que "tomber en poussière".

Si l’on ne peut donc que saluer la façon dont Stefan Herheim emmène son public jusqu’à l’adhésion enthousiaste, il faut absolument rendre la part essentielle qui leur revient aux acteurs musicaux de l’entreprise. Une fois de plus, Philippe Jordan, qui dirigera cet opéra au Festival de Bayreuth en 2017, en réussit une lecture nuancée (il parle d’un "hymne à l’Humain", il refuse toute monumentalité, il a des moments d’espièglerie), en parfait accord avec ce qui est "joué"sur le plateau. L’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Paris lui sont de nouveau des compagnons fidèles. Les interprètes, eux aussi, "jouent"- ou plutôt chantent – le jeu !

Stéphane Gilbart
(photos Vincent Pontet ONP)