Articles

Paris(Opera), Don Carlos, 10/10/2017

Don Carlos

A l’Opéra Bastille à Paris, à la fin de la représentation de "Don Carlos"de Verdi, de longues ovations enthousiastes, amplement méritées, ont salué les solistes. Des huées, plus discutables, se sont adressées à Krzysztof Warlikowski, le metteur en scène.

C’est la version initiale de l’opéra de Verdi, sans les coupures habituelles, qu’ont choisie les responsables de cette production, une décision judicieuse : en langue française, elle est certes plus longue, mais elle a le mérite d’inclure notamment les séquences initiales de la forêt de Fontainebleau qui permettent de mieux comprendre les enjeux de toutes les attirances et de tous les conflits qui, inexorablement, fonderont la tragédie.

En effet, c’est dans cette forêt que Don Carlos, infant d’Espagne, rencontre fortuitement celle qui lui est promise, Elisabeth de Valois, la fille du roi de France. C’est le coup de foudre. Mais suivi d’un coup de théâtre immédiat : on apprend aussitôt que Philippe II, le roi d’Espagne, le père de Carlos, a décidé d’épouser lui-même Elisabeth. Voilà donc celle-ci devenue "la mère"de l’Infant et leur amour "incestueux"! Ajoutons à l’intrigue une contestation du pouvoir en Flandre, une princesse Eboli éprise de Carlos et cependant maîtresse du roi, le personnage de Rodrigue de Posa, ami de Carlos jusqu’au sacrifice personnel, et un Grand Inquisiteur, représentant d’une religion sans pitié assoiffée de pouvoir.

Sur un tel livret admirablement construit et dialogué, la partition de Verdi pouvait se déployer. Elle est d’une magnifique intensité multipliée. Quelle expression des états d’âme de chacun, quelle émotion dans les moments d’épanchement amoureux, quelle violence dans les affrontements. Une fois de plus, Philippe Jordan amène son orchestre de l’Opéra de Paris au diapason du compositeur.
Mais ce sont les solistes qui subjuguent. Leur choix était prometteur ; tous, ils ont tenu les promesses. Quelle fête que ces voix-là !

La mise en scène ? Plutôt discrète quand on se rappelle qu’elle est de Krzysztof Warlikowski, dont on sait combien il impose d’ordinaire des lectures souvent radicales. On reconnaît d’ailleurs immédiatement ses grands espaces monumentaux. Il imagine aussi que tout cela est vécu rétrospectivement par un Don Carlos qui ne disparaîtra pas dans les tréfonds d’un monastère, mais se suicidera, comme semble l’annoncer régulièrement une image vidéo le montrant hébété, un revolver sur la tempe. Une idée judicieuse est celle de réduire le plateau aux dimensions plus restreintes d’un salon-bureau, un huis clos idéal, pour les affrontements du premier tableau de l’acte IV. Monumentale est la scène du couronnement avec les chœurs, magnifiquement caractérisés par leurs vêtements, installés dans un hémicycle. Savoureuse est l’idée d’une salle d’escrime pour la scène du "jardin du monastère". D’autres choix sont peut-être plus discutables, mais ils ne justifient pas les huées – à moins que celles-ci ne soient devenues une "tradition"pour "saluer"le metteur en scène.

Les voix s’imposent dans cette production, les voix l’imposent, mais certaines mises en place et en lumières leur offrent l’écrin qui convient.

Stéphane Gilbart
(photo Agathe Poupenay-Opéra national de Paris)