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Paris(Opera), Don Giovanni, 15/03/2012

Don Giovanni

Revoilà donc à l'Opéra Bastille le Don Giovanni de Mozart dans la mise en scène de Michael Haneke, créée en 2006 et déjà reprise une première fois en 2007.

Don Giovanni est sans doute l'un des opéras qui a le plus servi de "terrain de jeu" à des générations de metteurs en scène géniaux, en mal de reconnaissance ou ne réussissant pas toujours à camoufler leurs limites sous les apparences de l'originalité. Cela s'est concrétisé par des propositions parfois novatrices, parfois provocatrices, ou pas vraiment indispensables. Mais c'est chaque fois avec une curiosité particulière que l'on attend le lever du rideau sur cet opéra si célèbre, après cette fameuse Ouverture si musicalement révélatrice déjà de ce qui va advenir.

Michael Haneke joue la carte de l'actualisation. Et ce qu'il avait imaginé en 2006 a pris une acuité supplémentaire après le krach de 2008, une crise financière autant que de confiance envers certains décideurs.

Pour Michael Haneke, ce n'est plus dans un domaine aristocratique à la campagne que sévissent de grands seigneurs prédateurs, mais dans les tours de verre de nos cités financières qu'il reconstitue en tout réalisme sur le plateau de l'opéra. Et pour prouver la pertinence de son point de vue, il a même écrit une sorte de mémorandum reprenant en quelque sorte la "job description "de chacun des protagonistes : Giovanni, directeur général ; Leporello, assistant personnel de Giovanni ; Il Commendatore, le patron de l'entreprise ; Anna, sa fille, Junior Manager ; Ottavio, héritier d'une entreprise associée ; Elvira, responsable d'une autre société où Giovanni a travaillé autrefois; Zerlina et Masetto, membres de l'équipe de nettoyage, "techniciens de surface" donc ! Cette conception entraîne même des conséquences savoureuses sur le texte des récitatifs, lui aussi actualisé, ainsi que dans les surtitres : la "paysanne" Zerline devenant par exemple une "employée" et Giovanni se promettant"un bon coup"! Quant au repas final, il a été directement livré d'un fast-food et se consomme avec les doigts.

Tout cela va dans le sens de l'œuvre, renvoie bien à la réalité des personnages et prouve à suffisance la pérennité humaine des comportements dénoncés ou mis en exergue par Da Ponte et Mozart. L'homme sera toujours l'homme !

Cette façon de faire est bienvenue aussi dans la mesure où elle invite à réfléchir à la réalité et aux effets de pareilles actualisations ou "délocalisations" des œuvres : on propose au spectateur une lecture argumentée et étayée, mais qui culmine en une seule façon de les concevoir. Alors qu'une mise en scène plus "neutre", plutôt indifférenciée quant à l'époque et à la caractérisation des personnages, oblige ce spectateur à trouver lui-même le sens de ce qui se joue! Deux façons de faire qui ont, évidemment, leurs partisans et leurs adversaires. Et c'est ainsi que l'opéra est grand !


Stéphane Gilbart