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Liège, Aida, 26/02/2019

Donner à entendre

Ce qui est merveilleux à l’opéra, c’est comment le même devient différent ! En effet, étant donné que le corpus est limité (quoique), les mêmes œuvres sont régulièrement à l’affiche. Les statistiques de notre site Opérabase sont absolument révélatrices de ces récurrences.

Et pourtant, l’amateur du genre ne s’en lasse pas. C’est que, premier choc sensoriel - le visuel -, des metteurs en scène s’emparent du livret pour en donner leur lecture, leur vision. Et voilà tout à coup que, dans sa scénographie, par le biais d’une actualisation, par la mise en place des personnages, l’œuvre révèle des réalités nouvelles. Autre élément essentiel, les prises de rôle : dans le respect de leurs partitions, les solistes habitent autrement leurs personnages (timbres, couleurs des voix). Le même est donc devenu différent.

Mais il est un autre "acteur"au rôle essentiel : le chef d’orchestre. C’est lui qui va donner à entendre l’oeuvre, et cela de façon pertinente et convaincante, parfois très personnelle.
Tel est le cas ces jours-ci avec Speranza Scappucci à la tête de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège.

A l’affiche, "Aïda"dont on sait combien ses séquences "triomphales"ont pu occulter l’essentiel, les drames intimes qu’elle développe et entrelace. Souvent, des chefs, désireux de se manifester, en exacerbent les "pompes et circonstances"et surexposent les sentiments des personnages, ce qui brouille et alourdit le propos, en supprime les incontestables nuances et peut même le rendre vulgaire.

Speranza Scappucci a manifestement bien analysé la partition, elle en a découvert les multiples facettes, les spécificités, les richesses, rendant à chacun de ses épisodes la place et le climat qui lui conviennent. C’est ainsi que la délicatesse de son approche des premières mesures de l’Ouverture nous plonge dans une atmosphère de sensibilité raffinée, et que les presque dernières notes de la partition, traitées avec la même délicatesse, nous confirment dans la juste perception de ce que nous venons de vivre.

Il y a un art de la transparence chez Speranza Scappucci. Sans diluer le flux de la partition, elle réussit à en faire ressentir les subtilités d’écriture et d’effets. Cette modestie créative entraîne manifestement l’adhésion de son orchestre, qui la rejoint dans sa quête de la vérité expressive.
La mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera est joliment "couleur locale", au service de la partition et des voix. La chorégraphie de Michèle Anne de Mey est bienvenue dans sa discrétion inventive. J’ai aussi beaucoup aimé la façon dont les chœurs masculins ont interprété "l’invocation au dieu Ftah".

Avec pareille directrice musicale, de beaux jours s’annoncent pour l’Opéra de Liège !

Stéphane Gilbart
(photo Opéra Royal de Wallonie-Liège)