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Aix-en-Provence, Elektra, 10/07/2013

Elektra

L’" Elektra " de Richard Strauss, mise en scène par Patrice Chéreau au Festival d’Aix-en-Provence, est l’une de ces réussites dont ses bienheureux spectateurs ne perdront pas le souvenir.

S’interroger une fois encore pour tenter de comprendre le secret d’une réussite, qui fait que, la dernière note à peine jouée, une salle entière, mille trois cent cinquante spectateurs, se lèvent d’un seul bond pour une ovation qu’ils voudraient prolonger encore et encore, battant des mains et criant leur bonheur, leur reconnaissance.

Aux origines lointaines, une tragédie de Sophocle, écrite il y a vingt-cinq siècles ! Et qui nous touche toujours autant dans la façon dont elle expose les points de vue, les justifications, les " raisons " de ses protagonistes, dans la façon dont elle organise les dernières heures de l’inéluctable : Electre, désir obsessionnel de vengeance incarné, volonté hystérique de punir les assassins de son père Agamemnon ; sa sœur Chrysothémis, qui fait la part des choses (" Je veux vivre avant de mourir. Je suis une femme et je veux une vie de femme ") ; Oreste, longuement préparé à être le bras armé de la vengeance ; Clytemnestre, meurtrière, mais qui, chez Sophocle, développe des arguments qui justifieraient et minimiseraient son crime.

Ce texte premier, que tant et tant d’auteurs ont repris au cours des siècles, Hofmannstahl l’a " resserré ", ramené à davantage encore d’essentiel. Les trois unités de la tragédie sont à leur comble : c’est vraiment en un seul lieu, en un seul temps qu’une seule action – la vengeance – s’accomplira !

Et la musique vient alors multiplier ce que les mots déjà proclamaient. Une partition de Richard Strauss, somptueuse dans son orchestration, dans les libertés qu’elle prend par rapport aux " bonnes manières tonales ", dans les prouesses vocales qu’elle exige. Mais toujours inspirée par un désir d’expressivité.

Mais tout cela n’est encore que " papier ", mots du livret, notes de la partition. Encore faut-il leur donner vie, les incarner sur un plateau. Et deux maîtres d’œuvre alors, et des interprètes, d’" entrer en scène ".

Esa-Pekka Salonen dirige – et transcende – l’Orchestre de Paris. La musique de Strauss, il en fait entendre à la fois l’ampleur contrastée d’ensemble et les infinies subtilités de ses éléments constitutifs. Et comme les chanteurs, particulièrement les trois femmes qui mènent, refusent ou subissent le jeu, justifient leur distribution.

Mais celui qui accomplit cette production, c’est Patrice Chéreau, son metteur en scène. Dans le décor imposant et relativement abstrait de la cour d’un palais (la scénographie est de Richard Peduzzi), il donne à voir et donc à ressentir et à comprendre tout ce qui oppose, ou parfois rapproche ou encore oppose en rapprochant, ces êtres-là. Quel art de la mise en espace ! Ses " tableaux ", qui ont l’air d’aller de soi, sont si immédiatement significatifs. Quelle énergie – celle de la tragédie – il insuffle à ses personnages, et comme il rend évident l’inéluctable de cette journée-là, à jamais dans le cœur et l’esprit des hommes.

Stéphane Gilbart