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Aix-en-Provence, Elena, 07/07/2013

Elena

Dans la bonbonnière si joliment vénitienne du Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence, l’" Elena " de Francesco Cavalli est une découverte contemporaine réjouissante, d’autant plus étonnante que l’œuvre est née il y a plus de trois siècles et demi.

Imaginez l’annonce suivante en conclusion d’un article critique : " Prochaine représentation au Festival d’Aix-en-Provence dans trois cent cinquante-quatre ans " ! C’est la réalité de cette " nouvelle " production du Festival.

" Elena " est créée le 26 décembre 1659. Après ses représentations vénitiennes, l’œuvre disparaît, oubliée, comme tant d’autres, quelque part dans des archives. Mais magnifique conjonction du hasard et de la passion, certains spécialistes (sympathiquement) fanatiques sont les explorateurs, les archéologues des armoires empoussiérées ; certains musiciens sont sans cesse en quête du " chaînon manquant ". Telle a été la chance d’" Elena ".

Magnifique coïncidence : un ami " explorateur d’archives " offre un livret d’opéra, retrouvé " quelque part ", au chef d’orchestre Leonardo García Alarcón. Celui-ci, conquis, se met en quête de la partition. Au même moment, Bernard Foccroulle, le directeur du Festival d’Aix-en-Provence, qui connaît l’œuvre, notamment grâce à sa merveilleuse production, à La Monnaie, de " La Callisto ", espère la faire (re)vivre sur un plateau. Magnifique convergence. Double rêve accompli : " Elena " revit !

Mais pourquoi cette fascination conjuguée ?

A l’époque de sa création, " Elena " a sans doute davantage séduit par les spécificités de son livret : elle peut apparaître comme un opéra vraiment comique, bouffon. Il s’agissait de distraire le public vénitien ! L’intrigue en est tortueuse à souhait, avec ses travestissements et ses quiproquos (" Il " se déguise en femme pour approcher plus facilement celle qu’il aime, mais, confusion oblige, il éveille la passion d’un autre), avec ses personnages secondaires truculents (notamment le bouffon). Sachez simplement qu’après enlèvements et tentatives d’assassinats, la " Belle Hélène " finira par s’unir à Ménélas et que le papillonnant Thésée rejoindra son amazone d’Hyppolite !

Aujourd’hui, plus que ses péripéties, ce qui séduit dans l’œuvre, c’est son éclectisme prometteur. Pas mal de sa musique et de ses airs sont éminemment drôles, carnaval oblige. Mais surtout, pas mal d’autres sont imprégnés d’une intense vérité, sensibilité, humaine. L’émotion naît de la partition et non de la situation ! Quelques-uns des duos entre ces gens qui (s’)aiment, qui interrogent, contestent ou protègent leur amour, sont non seulement révélateurs d’un art lyrique à venir, mais ils le réalisent déjà en fait!

Dans sa mise en scène, Jean-Yves Ruf joue le jeu de ce théâtre lyrique-là de divertissement, surlignant ses personnages (vêtements, attitudes, gestuelle) comme on devait les traiter in illo tempore. Il juxtapose, additionne, les séquences, les " numéros ", les " vignettes " d’une sorte de bande dessinée lyrique, mais sans réellement les inscrire dans une continuité fluide. Il est plutôt absent des moments d’intensité humaine, ce qui a l’avantage de laisser le spectateur absolument concentré sur les charmes de la partition. Quant aux nombreux interprètes réunis par ce qui est aussi une production de l’Académie européenne de musique, ils s’imposent avec leur talent enthousiaste.

Mais particulièrement remarquable, et que nous devons nous aussi surligner, est le travail accompli par Leonardo García Alarcón. Travail en amont pour la restitution-restauration de la partition (qui ne s’interdit pas quelques savoureux clins d’œil " danse du ventre " !) et surtout travail " en direct ", dans la fosse, avec " son " orchestre, La Cappella Mediterranea. " Elena " ou le bonheur d’un passé bien présent !

Stéphane Gilbart