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Aix-en-Provence, Erismena, 07/07/2017

Erismena

"Erismena"de Francesco Cavalli (1602-1676) est créé à Venise pendant la saison 1655-1656. C’est un succès, concrétisé pendant presque vingt ans par de nombreuses reprises dans la Cité des Doges et un peu partout en Italie.

Sa production à Aix-en-Provence constitue incontestablement un des tout grands moments de la 69e édition du Festival.

L’œuvre en elle-même ne manque pas de charmes. Nous ne parlons évidemment pas de son intrigue impossible à comprendre à la simple lecture de son synopsis. Au concours du livret le plus compliqué, elle serait incontestablement dans le Top 10 avec ses déguisements, ses travestissements, ses identités dissimulées ou ignorées, ses révélations en coups de théâtre, ses retrouvailles ("mon frère !", "ma fille !"). N’empêche que ce livret ne manque ni d’impertinence ni de politiquement incorrect, ni d’humour, ce qui, suscitant des échos contemporains, le rend absolument savoureux.
Sa partition, du moins celle que Leonardo García Alarcón, le chef à Aix, a choisie et arrangée-éditée, est notamment de grande richesse lyrique avec ses nombreux airs. La Cappella Mediterranea la sert et l’exalte comme il convient.

Mais ce qui entraîne l’adhésion enthousiaste, c’est d’abord le remarquable travail de conception scénique de Jean Bellorini, le metteur en scène décorateur. Son "Erismena"est réellement baroque, non pas dans une reconstitution pseudo-réaliste des apparences architecturales et vestimentaires de l’époque, mais dans l’esprit. Baroque, parce que c’est inattendu, décalé, surligné, mais toujours, et c’est essentiel en ces temps de concepts lourdauds, avec l’élégance souriante d’une extrême légèreté.

L’espace de jeu essentiel, c’est un immense sommier métallique suspendu, que deux techniciens installés sur un côté du plateau mobilisent : en position horizontale, il monte et descend ; il s’incline et se redresse. Les personnages sont dessus, dessous. Tels sont ainsi unifiés tous les lieux des multiples situations rebondissantes. Une façon de faire qui attise l’attention. Les lumières, elles aussi, ont leur rôle baroque à jouer : certaines forment un si joli bouquet de lampes, d’autres éclatent systématiquement pour ponctuer le chapelet des révélations incroyables.

Quant aux personnages, ils sont baroquement caractérisés eux aussi. Au premier coup d’œil, leurs costumes conçus par Macha Makeïeff, "plutôt déstructurés", m’ont interloqué. En fait, ils sont exactement dans la tonalité générale du propos. Une mention spéciale peut être faite d’Alcesta, la nourrice, incarnée par un homme baraqué maître en minauderie, une espèce de Hardy (sans Laurel). Très bien dirigés, les interprètes sont excellents comédiens. Leur énergie assure le rythme sans faille de la représentation.

Mais cela ne serait rien en l’occurrence – opéra oblige – s’ils n’excellaient dans leur chant ! Et c’est alors que l’on découvre que sept d’entre eux (sur les dix requis) sont "d’ancien(ne)s artistes de l’Académie". Une preuve de plus de l’importance de celle-ci dans l’accompagnement et l’émergence de jeunes talents !

Stéphane Gilbart
(photo Pascal Victor)