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Bruxelles(Monnaie), Il trovatore, 10/06/2012

Il trovatore

L'action se passe en Espagne au XVè siècle : au château du comte de Luna. Dans les jardins, tard la nuit. Campement tzigane. Au couvent. Le camp militaire du comte de Luna. Dans la forteresse. Devant la prison. Dans la prison " : tels sont, ainsi qu'imaginés par Giuseppe Verdi, le compositeur, Salvatore Cammarano et Leone Emanuele Bardare, les librettistes, les lieux multiples du " Trouvère ". Un beau défi pour les scénographes, l'occasion, le plus souvent, de décors " à transformations ".

Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène et scénographe et costumier de cette production de la Monnaie, a décidé souverainement qu'il en irait autrement. On ne peut a priori lui en faire grief dans la mesure où le rôle premier d'un metteur en scène est de faire mieux voir et entendre l'œuvre qu'il veut concrétiser scéniquement, ou, ce qui est plus risqué, d'en révéler des sens " inédits ", liés par exemple à une approche actualisante ou psychanalytique.

Pour Tcherniakov donc, " l'action se passe de nos jours ", et les cinq protagonistes du "Trouvère " " ont reçu une invitation à se rendre dans un endroit précis afin de trouver une solution aux problèmes qui les tourmentent et d'éclaircir les mystères du passé ". Ils vont donc revivre leur douloureuse histoire jusqu'à ce qu'ils soient rattrapés et dépassés par elle, le jeu de rôles se concluant tragiquement !

Cinq protagonistes, venons-nous d'écrire, puisque, ainsi que le précise le programme de soirée, "pour répondre au concept dramaturgique du metteur en scène, les rôles de Ines et Ruiz ainsi que certaines interventions du chœr [ont été] redistribuées à d'autres chanteurs de la production ". Quant au chœr, il sera installé dans la fosse. Cinq protagonistes donc réunis dans un lieu clos, dans le huis clos, le terrible huis clos "on ferme la porte à triple tour - d'une grande maison bourgeoise.

Et voilà que le livret complexe "un euphémisme - de cet opéra qui court toujours le risque de la "couleur locale " multipliée dans ses lieux éclatés, se voit ainsi ramené à un essentiel tragique, d'amour, de haine, de vengeance, de fatalité.

Et l'attention ainsi focalisée sur les " héros " l'est tout autant sur la partition de Verdi : la distraction des yeux ne ferme plus les oreilles, et le spectateur découvre à quel point, dans cette œuvre particulièrement, parfois en extrêmes nuances, parfois à grands traits, les mots sont indissociables des sons, et comment les uns et les autres se multiplient pour culminer en un paroxysme d'émotions.

Dans la fosse, Mark Minkowski, qui dirige son quatrième opéra à La Monnaie, "fait ses grands débuts verdiens".

Stéphane Gilbart