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Luxembourg, Il turco in Italia, 06/11/2014

Il turco in Italia

" Et le public, sera-t-il aussi content que moi ?" s’exclame " le poète", un des personnages de l’opéra ? Eh bien oui ! Grâce au " Turc en Italie" de Rossini, la saison lyrique 2014-2015 du Grand Théâtre de Luxembourg a commencé dans les rires et sourires, dans la bonne humeur.

Il s’agit bien sûr d’une histoire d’amours compliquées : " je t’aimais ; abusé par des rivales jalouses, tu m’as exilée ; tu es trop vieux pour moi, et ce jeune soupirant m’attire vraiment ; comme il est séduisant ce Turc-là ; comme elle est séduisante, là ; mais si je te quitte, je perds… ton argent…" Et le tout de se fondre en un délicieux  cocktail d’imbroglios, de quiproquos, de malentendus, de (faux) départs, de vrais retours…

Ce livret ne serait que convenu si Felice Romani et Gioacchino Rossini n’avaient eu la bonne idée d’y introduire un personnage supplémentaire : Prosdocimo, un poète en mal de composition ! Une belle mise en abyme donc, du théâtre dans le théâtre. Et les deux auteurs-compères de s’en donner à cœur joie en le montrant en proie aux affres de la création (" Je veux écrire une comédie et je n’en trouve pas l’argument"), agissant sur le réel en se faisant – comme on dirait aujourd’hui – " le coach" des protagonistes, fâché de leurs initiatives qui compromettent son scénario. Les marionnettes en effet n’obéissent pas toujours à leur manipulateur, et pour la joie du public.

Mais ce qui confère son accomplissement à cette " commedia"-là, c’est évidemment la musique de Rossini. Une musique qui se suffirait d’ailleurs à elle-même pour faire naître la bonne humeur, dans les galopades de ses tempi, ses parodies tragiques ou ses clins d’œil instrumentaux. Et quel cadeau pour les chanteurs, amenés à faire valoir toutes les facettes de leur talent. Une entreprise périlleuse cependant, car, on le sait, le comique est une mécanique – vocale – de précision ! Mais la distribution réunie pour ce " Turc" " se joue" manifestement de cette partition, la " joue" magnifiquement, et la chante superbement, accompagnée comme il convient par un Orchestre Philharmonique du Luxembourg en belle complicité manifeste avec son chef Giuseppe Grazioli. C’est une réussite.

Quant au metteur en scène, Lee Blakeley, un habitué des comédies musicales, il " joue" aussi en " actualisant" le propos dans le contexte des " années folles", en faisant du vieux mari Geronio un chef de gare stressé, de la belle galante Fiorilla une tenancière de buffet de gare. Et même si tout cela est un peu " appliqué" au début de la représentation – il est vrai que le livret lui-même démarre au rythme d’une bonne vieille locomotive à vapeur -, la mise en scène trouve vite un rythme entrainant, multiplie les petites histoires savoureuses en arrière-plan (ah les gambettes des deux nonnes en route pour Rome, les serveuses enamourées), en additionnant de jolies (la nuit du bal masqué) ou savoureuses (la scène d’affrontement des deux rivaux au café) séquences. Elle aussi est rossinienne !

Stéphane Gilbart

(photo Jef Rabillon)