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Bruxelles(Monnaie), Jakob Lenz, 27/02/2015

Jakob Lenz

Cette magnifique production de La Monnaie est comme le résultat d’une chaîne humaine faite de fascinations qui mène de Jakob Lenz, le poète, à Andrea Breth, la metteure en scène, en passant par Georg Büchner, le dramaturge allemand du début du XIXe siècle, et Wolfgang Rihm, le compositeur, allemand lui aussi, de la seconde moitié du XXe siècle – il est né en 1952.

Jakob Lenz (1751-1792) est un poète préromantique exalté. Il se lie d’amitié avec Goethe à Strasbourg et tombe alors follement amoureux de Friederike Brion, l’ancienne maîtresse de Goethe. La Friederike invoquée dans l’opéra. Sa santé mentale périclite. On le retrouve à Winterthur chez Christoph Kaufman, un pharmacien-médecin qui s’occupe un peu de lui avant de l’envoyer chez Oberlin, un pasteur, renommé pour ses méthodes douces dans le traitement des maladies mentales. Après avoir quitté Oberlin, il ira mourir à Moscou.

Georg Büchner connaît lui aussi un destin fulgurant : né en 1813, il meurt du typhus à l’âge de 24 ans, après nous avoir laissé des œuvres essentielles : La Mort de Danton, Léonce et Léna ou Wozzek. Ayant découvert en Jakob Lenz, dans des notes laissées par Oberlin, une sorte de "frère"en désespérance existentielle, il lui consacre une nouvelle, fondement du livret de l’opéra de Rihm.

Et c’est en effet au tour de celui-ci de faire sienne, en 1977-1978, cette destinée, lui le compositeur prolifique (plus de 350 opus dont 7 opéras) dont le thème de prédilection est l’artiste maudit, inadapté à son époque et à lui-même, dont la folie est sans doute produite par une société qui le marginalise et l’exclut. Il n’est pas donc étonnant qu’il ait été aussi inspiré par Antonin Artaud, "le suicidé de la société".

Dans cette œuvre, Rihm va multiplier les moyens vocaux : et le rôle de Lenz est si difficile et épuisant, allant du sprechgesang au cri et au murmure ou au falsetto. Le trio vocal réuni sur le plateau de La Monnaie, magnifique d’un engagement à la fois musical et physique, a été une merveilleuse révélation des contenus de la partition. Accompagné il est vrai par un orchestre réduit (au sein duquel les percussions – Rhim voulait une enclume – apparaissent comme des agents ou des rappels d’une destinée inéluctable) mais fascinant d’expressivité sous la baguette inspirée de Franck Ollu.

Cette production s’impose alors superbement grâce à son dernier maillon : la mise en scène d’Andrea Breth ! C’est un corps et un cœur éclatés qu’elle donne à découvrir sur le plateau. Tous les lieux physiques et psychiques de la déperdition de Lenz sont là, en éclats : rochers, table renversée, filets d’eau, lit médical, double-acrobate de Lenz, miroirs qui font perdre toute certitude quant à la réalité de ce qui apparaît, personnages qui ne semblent exister que dans son pauvre esprit pulvérisé, tension, violence, hallucinations.

Et le paradoxe de cette production est celui de tant de réussites scéniques : le plus sombre des univers s’impose dans tout son éclat !

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig)