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Bruxelles(Monnaie), Jenůfa, 21/01/2014

Jenufa

C’est la fête dans ce petit village de Moravie, c’est le jour du tirage au sort pour l’armée. Un grand moment. Tous ont revêtu les costumes traditionnels. Mais bien vite, sous les couleurs et les fanfares, les conversations laissent entendre d’autres réalités, plus sombres ou annonciatrices de drames à venir. Et tout se met en place pour la tragédie. La mère adoptive de Jenufa, la sacristine, qui a tant souffert dans sa vie conjugale, n’est pas favorable au mariage de sa fille avec le frivole Steva : elle ne l’acceptera que si le promis reste sobre pendant un an. Mais – c’est un secret - Jenufa attend un enfant de Steva, et ce délai est catastrophique. Est présent aussi Laca, amoureux fou de Jenufa. Il la presse, elle le repousse, il la défigure d’un coup de couteau.

Le bébé naîtra, Steva se détournera de Jenufa ; Laca veut toujours l’épouser ; la sacristine se débarrasse de l’enfant-obstacle au bonheur de sa fille. Le jour des noces, on retrouve le corps de l’enfant. La sacristine se dénonce, tous découvrent les faits tragiques et leur enchaînement que les spectateurs connaissent. Mais Jenufa et Laca pourront commencer une nouvelle vie.

Quand le rideau s’ouvre, c’est sur des images magnifiques : au premier plan, les personnages, revêtus des somptueuses tenues traditionnelles des paysans moraves. Au-dessus d’eux et sur les montants du cadre de scène, des projections de tableaux et de motifs du peintre et affichiste Mucha, échos sublimés de ce qui va se jouer. En arrière-plan, des danseuses, dont la chorégraphie est la figuration du moulin ou de la rivière fatale.

Au deuxième acte, tout bascule dans la représentation avec l’apparition d’un intérieur absolument réaliste, celui d'une maison pauvre de là-bas. Il neige. Comme elle est loin la fête. Ce décor-là est au diapason de la tragédie. Et toujours, au-dessus de cet espace, les images de Mucha, qui universalisent, intemporalisent la situation, crucifixion, déploration, mater dolorosa, pietà.

Quant au troisième acte, il devait être celui de la fête, et l’on en revient au faste paysan du premier acte – mais la mariée est en noir - ; il sera celui des révélations, de la rédemption.

On le constate, la mise en scène d’Alvis Hermanis est un bonheur d’accomplissement. Quelle sensibilité dramaturgique, quelle inventivité scénique, quelle cohérence dans la représentation et l’incarnation.

Quelle paradoxale modestie aussi dans cette effervescence scénique : tout cela est au service de l’œuvre ! Rarement, dans ce récit qu’elle est – faits, commentaires, émotions -, on a aussi bien entendu la splendide partition de Janacek ! Une partition superbement exprimée, et vocalement et scéniquement, par les interprètes, et magnifiée par l’Orchestre Symphonique de la Monnaie sous la baguette d’un Ludovic Morlot inspiré.

Stéphane Gilbart

(photo Karl und Monika Forster)