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Liège, Jérusalem, 17/03/2017

Jérusalem

Aujourd’hui, on peut encore surprendre avec Verdi, donner vie à – faire voir et entendre - une part plus que méconnue de son œuvre. Ainsi, ce "Jérusalem"proposé à l’Opéra de Liège par Stefano Mazzonis.
En 1847, quelques années après le succès de "Nabucco"(également représenté à Liège cette saison) et juste après la création à Londres des "Masnadieri", Verdi, pour qui la vie n’est pas facile à l’époque, s’installe à Paris. Bonheur ! On lui commande un opéra, un grand drame historique. Mais le maestro est épuisé. Pourquoi ne pas "recycler"une œuvre déjà composée ? Il reprend donc "I Lombardi alla prima Crociata", créé à La Scala en 1843.

Mais ses deux librettistes, Alphonse Royer et Gustave Vaëz, se prennent au jeu et réécrivent, restructurent l’œuvre. Ce qui oblige Verdi à lui-même restructurer sa pièce (un ténor devient baryton, la bien-aimée française fait le voyage à Jérusalem) et à réécrire de nombreuses pages de sa partition (à cause aussi parfois des exigences de la langue française). Avec en outre le ballet alors obligatoire à Paris.

C’est ainsi que cette histoire compliquée d’un oncle amoureux de sa nièce et jaloux du succès d’un autre au point de commanditer son assassinat, d’un sbire se trompant de victime, d’un anathème exilant un innocent, d’un transfert de tout le monde à Jérusalem à l’occasion de la première Croisade, d’un mort pas mort…, conclue par une victoire militaire et un happy end sentimental, connaît une métamorphose. Si cette "œuvre nouvelle"est alors saluée, elle est ensuite vite oubliée. Jusqu’à sa résurrection à Liège !
Cette "traduction"de l’italien au français a également permis à Verdi de progresser dans son art, d’en accroître la maîtrise. Elle devient une étape utile dans un parcours en devenir.

Mais au-delà de cet intérêt biographico-musicologique, qu’en est-il de ce "Jérusalem"revivifié ?
L’oeuvre est annonciatrice, elle n’est pas encore accomplie. On se réjouit cependant de certains de ses airs, superbes dans la manière dont leur partition donne accès aux tréfonds douloureux ou exaltés d’un personnage (et particulièrement pour moi avec le rôle de Roger, l’oncle assassin-ermite). Son instrumentation-orchestration accompagne, éclaire, irradie magnifiquement le chant. Ses intermèdes musicaux ravissent.

La représentation de Liège lui rend grâce. Si ce n’est, commençons par ce que j’ai moins apprécié, le maintien de la longue séquence du ballet (dont on pourrait dire paradoxalement qu’elle est statique dans l’enchaînement de ses péripéties : rien ne se passe. Comme Hélène sur la scène, on est assis et, quelle que soit la qualité de la musique, on attend que ça finisse) ou les costumes encombrants, "étranges"(les antennes sur les têtes des houris du harem ou les "casques de pompiers") et peu significatifs pour moi. Mais, des goûts et des couleurs…

Pour le reste, Stefano Mazzonis Di Pralafera propose une mise en scène sobre et efficace, qui met au premier plan les solistes, leur laissant un bel espace pour que s’épanouisse leur chant. Ils ne ratent pas cette chance de se faire valoir, en tant que personnages, en tant qu’interprètes.

Une originalité de ce projet (un terme qui montre bien à quel point la situation "d’équité"est encore problématique) : une femme est aux commandes dans la fosse, la prometteuse Speranza Scappucci. Elle s’impose. Un superbe moment les réunit, elle et le metteur en scène (et Franco Marri, "l’homme des lumières") : la séquence du lever du soleil au premier acte.

Merci Stefano Mazzonis de nous avoir organisé cette rencontre !

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters – Opéra de Wallonie)