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Nancy, Kátia Kabanová, 28/01/2018

Kátia Kabanová

Il a suffi d’un échange de regards. Katia est tombée désespérément amoureuse de Boris. Mais cela ne se peut ! Elle est mariée à Tikhon, le fils de l’épouvantable Kabanikha. Mais cela sera ! Inéluctablement, quelles que soient ses tentatives pour l’empêcher. La tragédie doit être !
Comme toujours dans la tragédie, des " confidents "sont là, amis, proches, voisins. Soit ils mettent en garde, mais en vain : " Laissez cette femme, si vous ne voulez pas la tuer " ; " Voulez-vous la tuer ? ". Soit leur affection les transforme en agents du drame annoncé : ainsi Varvara qui donne une clé pour s’échapper de la maison et vivre quelques moments d’intimité.
S’inspirant de la pièce " L’Orage "d’Alexandre Ostrovski, Janacek a d’abord composé un livret très intense dans sa brièveté. Quelle réalité significative pour chacun des personnages ! La terrible, la despotique Kabanikha, mère abusive, jalouse, destructrice. Tikhon, son fils écrasé, nié par elle, incapable de l’affronter. Dikoï, l’oncle alcoolique. Boris, l’aimé qui dit aimer et qui s’en ira cependant sur l’injonction de son oncle. Surtout quel beau personnage que celui de Katia, déchirée par ce qu’elle ne peut refuser et qui l’emporte. Comme ils sont (si tristement) beaux et justes et douloureux les mots que lui donne Janacek.
Mais, et c’est l’essentiel, tout culmine dans la partition. Orchestrale, instrumentale, elle est écho immanent : ainsi, hautbois, flûte, cor se succédant pour accompagner l’épanchement amoureux de Katia ; l’élégie de sa marche au fleuve-tombeau ; l’explosion en fin d’acte pour hurler la destinée irréversible. Janacek, toujours à l’écoute de tous les sons, excelle en l’art de rendre par ces sons que les êtres sont ! Mark Shanahan, qui sait son Janacek, stimule l’Orchestre de l’Opéra dans la concrétisation d’une partition qui nuance à merveille les réalités humaines contrastées, juxtaposées, conjuguées, et la course à l’abîme.
Philipp Himmelmann, le metteur en scène, a refusé " l’exotisme ", l’évocation villageoise ou paysanne (que Janacek assume cependant dans ses sonnailles de voiture à cheval). Il a privilégié le huis clos, dont on sait qu’il exacerbe le processus tragique : " La tragédie, c’est quand on est fait comme des rats " : il n’y a plus d’issue, sinon la mort. Tout se joue dans un immeuble, dont on découvre deux niveaux. Le décor conçu par David Hohmann est absolument original : les murs glissent lentement d’un côté à l’autre du plateau, faisant apparaître peu à peu les nouveaux lieux de l’action. Fleuve du temps ! Mais à la fin, ce glissement les entraîne jusqu’à laisser le plateau vide, plongé dans le noir, fleuve où va se noyer la pauvre héroïne. C’est absolument bienvenu. Les vêtements aussi ont été pertinemment pensés. Rien de folklorique ni de pesamment actualisé dans les apparences : elles sont " eighties ", justement révélatrices elles aussi des personnalités des protagonistes : les haut-talons, le tailleur serré au corps aux couleurs affirmées, la chevelure flamboyante de la mère, le costume un peu large d’employé du fils étouffé, la mini-jupe sur talons surcompensés de l’amie qui prend des initiatives, la robe si sage de Katia.
Mais tout ceci n’est qu’un environnement adéquat pour que, dans le paradoxe de son enfermement, se déploie le chant de l’héroïne. On n’oubliera pas la Katia d’Helena Juntunen, sa merveilleuse présence, scénique et surtout vocale. Comme elle est la " femme très douce "voulue par Janacek, émouvante dans les séquences qui expriment son attirance impossible ou dans son monologue final, bouleversant. Ses partenaires confèrent à leurs personnages la belle spécificité vocale par laquelle Janacek les caractérise.

Stéphane Gilbart
(photo Opéra National de Lorraine)