Articles

Luxembourg, Kein Licht, 22/11/2017

Kein Licht

Sur le plateau, un "personnage"surgit. Un chien ! Il se met à gémir, à aboyer. Il porte sur le dos un étrange harnachement et ses cris semblent modulés. En duo avec ses aboiements, les (magnifiques) notes d’une trompette bouchée. Nous apprenons que, conséquence d’un séisme et d’un tsunami, une catastrophe nucléaire a eu lieu. "Kein licht – plus de lumière"! Deux autres personnages – qui sont-ils ? - apparaissent, s’interrogeant sur leur impossibilité à (s’)entendre, à dire, à comprendre, refusant toute responsabilité.

En fait, nous ne comprenons rien à ce qu’ils disent, et cela va durer un certain temps ! Bienvenue dans le "Thinkspiel"de Philippe Manoury. Pour le compositeur français, l’incompréhension est évidente et normale : l’homme ne peut concevoir, ni objectiver, ni raisonner pareille catastrophe, qui dépasse les possibilités de son imagination. Pas étonnant donc que son livret se fonde sur un texte d’Elfriede Jelinek, dont on sait que, "ne racontant pas une histoire linéaire, ses phrases expriment des pensées chaotiques, mais non dépourvues de sens".

On comprend donc pourquoi on ne comprend pas l’incompréhensible !

Premier élément du thinkspiel, ce matériel conceptuel, Manoury va le mettre à l’épreuve de sa partition, de son propre travail de "composition musicale électronique en temps réel".
Mais tout va prendre une autre tournure grâce à l’intervention du dernier élément constitutif du thinkspiel : le langage artistique !

C’est alors que le projet, cessant d’être conceptuel se charge, se densifie de sensorialité, de sensations, et devient effectivement une "œuvre lyrique"d’un nouveau type.

Le troisième partenaire du trio est Nicolas Stemann. Ce metteur en scène allemand n’aime pas les développements linéaires chronologiques et narratifs, il est pour un théâtre aux fragments multiples, recourant à toutes les possibilités scéniques, des plus artisanales aux plus technologiques : images, sons, marionnette, vidéos, lumières, installations, réalité virtuelle, eau (il en consommera des litres et des litres). Le spectateur est plongé dans un univers qui sollicite tous ses sens. Paradoxalement, le chaos de la catastrophe S’ORGANISE en chaos scénique ! Le spectateur est secoué, ébranlé, perturbé, emporté qu’il est dans ce tsunami scénique.

Ce qui est intéressant aussi dans cette approche, qui ne manque pas d’humour au passage, dans les mots comme dans les situations, c’est qu’elle ne donne pas de leçon : elle (nous) pose des questions. A nous de répondre et de partager nos réponses avec nos spectateurs-partenaires de cette "aventure lyrique".
Si celle-ci est réussie, c’est aussi grâce à ses interprètes, trois chanteurs et deux comédiens (le "thinkspiel"se fait "singspiel"), un chœur en quatuor et l’orchestre luxembourgeois The United Instruments of Lucilin dirigé par Julien Leroy.

"Kein licht"s’est imposé.

Stéphane Gilbart
(photo Klara Beck)