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Luxembourg, i c o n, 08/01/2019

L'Inconnue de la Seine et des "artistic angels"

L’opéra contemporain vit ! Il inspire de jeunes créateurs talentueux. Mais - excusez la comparaison - de même que les start-up ont besoin de business angels, ces jeunes talents ont besoin qu’on leur donne les moyens – qui ne sont pas seulement financiers – de s’épanouir. Ils ont besoin d’artistic angels !
" I C O N " : au départ, une volonté de créer à partir d’un mythe, celui d’Orphée et de son Eurydice perdue, retrouvée, emmenée et définitivement disparue. Une image s’impose, qui peut en être une déclinaison : celle du masque mortuaire de " l’Inconnue de la Seine ", réalisé à la fin du XIXe siècle à partir de la figure au sourire mystérieux d’une jeune femme tout aussi mystérieuse noyée dans la Seine. Un masque fascinant, qui a fasciné artistes et écrivains. Sabryna Pierre, la librettiste, et Frederick Neyrinck, le compositeur, lui ont redonné vie d’aujourd’hui. L’Atelier Baldraum (Charlotte Bouckaert et Steve Salembier) l’a installée dans un univers scénique qui à la fois la ressuscite et en fait un être d’interpellation quant au temps, à la vie, à la mort, à la beauté, au souvenir, aux traces laissées, aux illusions quant à celles-ci, au fleuve et au ciel… Un être d’évocation aussi dans la magnifique partie centrale de la représentation, focalisée sur " la noyée dans le bleu de la nuit/dans l’eau du rêve/à la dérive ".
Le texte de Sabryna Pierre est aussi délicatement philosophique et métaphysique que poétique. Il se conjugue avec la partition de Frederick Neyrinck, dont la concrétisation instrumentale, en toute délicatesse elle aussi, est porteuse de sens, d’atmosphères et d’émotions : un trombone meneur de jeu, une clarinette, un violon, un violoncelle, une contrebasse (des solistes de l’orchestre Asko/Schönberg, exactement dirigés par Joey Marijs).
Dans un dispositif quadri-frontal (le spectateur est ainsi inclus dans ce qui se joue-se chante), l’Atelier Bildraum a transposé tout cela dans l’atelier d’un photographe en séance-photos. Les photos – les selfies – ne sont-elles pas des masques d’aujourd’hui dans leur volonté de saisir une identité, une prétention d’identité (ou… une absence d’identité), de fixer un moment, un espace. D’où la mention de ces photos-polaroïd dont les sujets émergent du papier comme l’inconnue émergea des eaux de la Seine. L’Atelier Bildraum complète la palette sensorielle des sons et des rythmes de la musique et des mots par des photos réelles ou retravaillées, par des effets de lumière et de couleurs, projetés sur des écrans. Soulignons l’excellente idée d’une lumière intense balayant les visages des spectateurs, les obligeant à fermer les yeux, à devenir eux aussi masque mortuaire. Et de même qu’il y a des images projetées, en contrepoint, il y a également des sons projetés, se superposant à ceux de l’orchestre, eux aussi en contrepoint.
Le projet trouve son accomplissement dans son interprétation par un comédien, Tibo Vandenborre, et une soprano, Lieselot De Wilde, dont la présence est tout autant dans la voix que dans le jeu.
Artistic Angels ? Eh oui, de bonnes fées ont accompagné les deux jeunes créateurs, distingués et encouragés par ENOA (European Network of Opera Academies), accueillis en résidences de création à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon et au TalentLAB du Grand Théâtre de Luxembourg, et finalement produits par LOD muziektheater.
Stéphane Gilbart
(photo Kurt Van der Elst)