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Paris(Opera), L'incoronazione di Poppea, 07/06/2014

L'incoronazione di Poppea

A l’Opéra Garnier de Paris, Bob Wilson présente pour " Le Couronnement de Poppée " de Claudio Monteverdi une mise en scène qui lui ressemble. Et pourtant, elle est vraiment au service d’une œuvre très bien servie aussi par le Concerto Italiano de Rinaldo Alessandrini et une belle équipe vocale.

Immédiatement, dès les premiers instants de la représentation, le spectateur reconnaît l’univers si typique de Bob Wilson : un immense plateau presque vide, sinon quelques formes géométriques qui permettent d’imaginer les lieux ou d’évoquer les situations, une lumière incroyablement travaillée, et qui a " son mot à dire ", des personnages hiératiques aux réactions et aux gestes stylisés. Un système Wilson ? Oui et non. Oui parce qu’effectivement, telle est l’apparence récurrente de ses mises en scène. Non, car cette façon de faire offre au spectateur une superbe rencontre, spécifique, avec cette œuvre particulière-là de Monteverdi.

De quoi s’agit-il ? D’un épisode de la conquête du pouvoir absolu par Néron. Follement épris de Poppée, il veut répudier Octavie, sa femme. Une décision qui a évidemment des conséquences en chaîne : Otton, qui aime Poppée, en est affecté. Octavie va se servir de lui pour tenter de se venger de Poppée. Est aussi mêlée à l’affaire Drusilla, qu’aimait Otton et qu’elle aime encore. Néron l’emportera et s’unira à Poppée, elle aussi monstre assoiffé de pouvoir. Et tous deux de conclure par l’air fameux : " Je jubile, je t’enlace et je t’étreins. Ô ma vie, ô mon trésor ".

Le " système Wilson " apparaît comme absolument efficace dans l’expression de pareil univers. Les personnages ne se regardent pas – ils sont tout entiers à leur passion. Leurs gestes et leurs déplacements ne sont pas " naturels ", de même que leurs maquillages, soulignés ; mais ils focalisent l’attention du spectateur sur l’essentiel qui se chante. Les colonnes qui soudain surgissent du sol ou glissent des coulisses, l’étrange bloc de marbre qui se brise au moment où Néron, furieux, tape du pied, l’explosion répétée de la lumière des néons installés à la rampe, ne sont en rien réalistes. Ce sont des signes sur lesquels, densifié par eux, s’énonce le conflit tragique, de même qu’un récitatif ou un air s’épanouissent sur un continuo significatif.

Abstraction, stylisation : ennui ? Pas pour nous en tout cas – d’autres regrettent l’absence de " chair " de cette approche. De plus, la " manière " de Wilson peut se révéler hilarante quand il l’applique aux personnages des nourrices, dont les commentaires profanes ponctuent et aèrent de bon sens les grands délires passionnés des grands héros. Et quelle beauté visuelle et sonore pour la scène du chant de la nourrice Arnalta berçant le sommeil de Poppée ! Voilà qui donne un bel équilibre à la représentation.

Ainsi donc, au lieu d’être emporté ailleurs, dans toutes sortes d’univers et de significations, dans des actualisations anachronisantes, dans des sous-jacences psychologico-psychanalytico-sociologiques, le spectateur est ramené à l’essentiel de ce que chantent les protagonistes (ce qui n’empêche que certains de ces prolongements interprétatifs sont absolument cohérents et pertinents, comme le prouvait, par exemple, la lecture déferlante du même opéra par Krzysztof Warlikowski). Cette mise en scène-là est au service de l’oeuvre !

Il en va de même pour l’interprétation musicale : Rinaldo Alessandrini assure, avec les effectifs réduits de son Concerto Italiano, une base solide sur laquelle va s’épanouir le chant d’interprètes inspirés et stimulés par les poses et attitudes que Bob Wilson leur a imposées.

Stéphane Gilbart
(Photo ONP / Andrea Messana)