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Bruxelles(Monnaie), L'opera seria, 09/02/2016

L'opera seria

Florian Léopold Gassmann ? Je ne le connaissais pas ! C’est un compositeur autrichien né en 1729 et mort en 1774. Actif et reconnu à Venise, il finit sa carrière à Vienne comme chef d’orchestre de la Cour. On lui doit notamment toute une série d’opéras. S’il est à l’affiche de La Monnaie, c’est pour l’un d’entre d’eux, qui se distingue par son originalité : "L’Opera Seria".

Cet opéra, en effet, est une joyeuse pochade, à la fois pastiche – imitation d’un style et d’un genre – et parodie – regard humoristique sur ce style et ce genre. Il va nous faire vivre---- "une folle journée", celle qui culminera dans la "première"d’un "opera seria": "L’Oranzebe". En parfaite unité (cristallisée) de temps, de lieu et d’action, nous allons être associés, en trois actes, à la rencontre des différents protagonistes de la production, à une répétition et à la représentation.

La simple énumération des noms des personnages est révélatrice des intentions plaisantes du compositeur et de son librettiste Ranieri de’Calzabigi : le directeur s’appelle Faillite, le librettiste Délire, le compositeur Soupir, le maître de ballet Passacaille. Les solistes : Détonante, la diva, Porporine, celle qui veut devenir diva à la place de la diva, Mijaurée, l’hypocondriaque, Ritournelle, le castrat aux roucoulades multipliées, sans oublier les "mammas"envahissantes des chanteuses.

On est dans la joyeuse caricature : chacun(e) est conforme aux clichés, dans ses prétentions, ses caprices, son jeu, son chant. Tout cela est évidemment et éminemment chaotique. Mais tout cela est aussi savoureux que virtuose.

Composer un air "à la manière de", c’est maîtriser cette manière-là, en avoir percé tous les secrets pour les reproduire. Et la partition de Gassmann est une réussite accomplie. Quel plaisir de la découvrir. Il est vrai que René Jacobs, cette fois encore, l’a reprise, retravaillée, soulignant malicieusement certaines de ses orchestrations, mettant en évidence certains de ses instruments, "jouant"aussi son rôle de chef d’orchestre d’une répétition problématique.

L’on ne peut que se réjouir de la façon dont le B’Rock Orchestra et des Musiciens de l’Orchestre Symphonique de la Monnaie le suivent dans cette réjouissante aventure. Quant aux solistes, ils sont manifestement heureux de pasticher, de parodier. Ce qu’il faut d’ailleurs mettre en évidence, c’est le fait que, pour se moquer délicieusement du genre, ils doivent pouvoir le décliner vocalement dans toutes ses facettes vertigineuses.

La mise en scène est à la juste mesure du propos musical et vocal : Patrick Kinmonth a imaginé un dispositif scénique qui réunit habilement des loges, un plateau de répétition et un plateau de représentation aussi solennel que poussiéreux. Elle ne manque pas de fluidité (Kinmonth tirant aussi profit des possibilités d’entrées et de sorties multiples que lui offre la salle du Cirque Royal de Bruxelles). Les costumes et le traitement visuel des interprètes sont "baroques"comme il convient, dans le décalage (les mammas barbues) ou la splendeur (lors de la "première").

Si Gassmann parodie le genre baroque, Kinmonth y ajoute quelques références drolatiques qui renvoient à La Monnaie d’aujourd’hui "telle qu’en elle-même": ainsi, les chorégraphies espièglement décalées, si manifestement inspirées de Sidi Larbi Cherkaoui ou de l’inévitable Anne Teresa de Keersmaeker. Ainsi encore, ce "comédien-chien-tout en cuir noir luisant"tenu en laisse par l’une des solistes, suscitant la colère de (faux) spectateurs : "ça suffit le porno à La Monnaie", faisant ainsi référence au scandale suscité naguère par "La Traviata"d’Andrea Breth…

Une petite réflexion : le comique en musique est toujours un peu problématique. Au théâtre ou au cinéma, ce qui l’installe, c’est la rapidité des épisodes, du jeu, des raccourcis, des enchaînements accélérés. Une partition, elle, exige du temps, ce qui prolonge une séquence au-delà de la compréhension que l’on en a eue, affaiblissant ainsi le plus souvent sa portée comique en la surlignant. Rossini échappe à cet écueil : sa musique vole, elle s’impose aussi aux mots de ses livrets qu’elle syllabise par exemple ; elle déferle, une des clés de sa drôlerie.

Un petit bémol aussi : cette parodie ressemble un peu, sans distance parodique cette fois, à son objet : elle est trop longue. Quatre heures de représentation, c’est quand même beaucoup, et l’on aurait pu en dire et en faire entendre tout autant avec quelques coupures bienvenues…

Mais tout cela – partition, mise en scène, jeu et chant - est diantrement réjouissant !

Stéphane Gilbart
(photo Clärchen und Matthias Baus)