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Amsterdam(NO), L'orfeo, 03/09/2014

L'orfeo

Dès son entrée dans la salle, le spectateur s’interroge quant à la disposition scénique qu’il découvre : au milieu, un immense rectangle de bois, manifestement l’espace de jeu. De part et d’autre de ce plancher, cordes à gauche, vents à droite, le Freiburger BarockConsort. Dont les musiciens sont pieds nus ! En fait, leur présence sur le plateau – le chef dirigera d’abord du bord de la scène pour se fondre ensuite dans son orchestre - et leurs pieds nus sont des indices de ce qui va suivre, sont révélateurs de l’essence même de l’esprit dans lequel Sasha Waltz a conçu cet "Orfeo".

Pour elle, la représentation de cet opéra fondateur du genre en 1607, de cette "favola in musica" pour reprendre son sous-titre, devait devenir une synthèse de tous les moyens d’expression scénique, et s’enrichir de sa pratique artistique, "au vu et au su" des spectateurs.

Il y a la "fable" bien sûr, la merveilleuse et terrible histoire, sans cesse reprise, toujours aussi bouleversante, de cet Orphée qui, par la magie de ses chants si douloureusement amoureux, obtient de ramener des enfers son Eurydice qu’a tuée un serpent… à condition de ne pas la regarder sur le chemin du retour… Il se retourne, elle disparaît à jamais.

Il y a la "musique" évidemment, par laquelle Monteverdi densifie la "fable" : les timbres des instruments de musique et des voix expriment eux aussi, à leur façon, et sans pléonasme, les élans, les bonheurs et les désespoirs des corps et des cœurs.

Il y a encore, et tout aussi traditionnellement, une scénographie : une partie du grand plancher de bois va se relever et devenir portes ouvrant sur l’au-delà , sur les Champs-Elysées. Il y aura d’inattendus surgissements de fleurs, un plan d’eau-fleuve des enfers. Ne manqueront pas non plus des images vidéo offrant de magnifiques apparitions-disparitions, de splendides perspectives.
Mais il y a en plus, et décisive, l’irruption de la danse : Sasha Waltz, la chorégraphe, a voulu que son art, que les corps de ses danseurs, ajoutent une portée à la partition de l’opéra. Eux aussi, ils vont en exprimer la "fable", à leur manière. Et c’est absolument pertinent. La danse intensifie le propos, multiplie l’émotion. Quelle splendide polyphonie scénique !

D’autant que Sasha Waltz a visualisé la convergence des moyens : si les musiciens sont pieds nus, c’est qu’ils viennent se mêler à la danse et au chant, rejoignant chanteurs et danseurs sur le plateau de bois, fusionnant avec eux. L’œuvre est triste, certes, mais quel bonheur que celui de cette communauté d’interprètes ! Et voilà donc que la musique danse et que la danse chante !

Mais, on le sait, une idée scénique ne suffit pas, encore faut-il qu’elle se concrétise dans le talent des interprètes réunis. C’est le cas ! Le Freiburger BarockConsort et Pablo Heras-Casado s’imposent – comme ils l’avaient fait cet été à Aix-en-Provence pour la merveilleuse et magique "Flûte enchanté" de Simon McBurney. Les chanteurs dansent eux aussi et convainquent. Quant aux vrais danseurs, ceux de Sasha Waltz, ils prouvent une fois encore combien leur performance est exaltée par leur "maîtresse de ballet ".

A la fin de la représentation, ultime image de la "synergie" accomplie des moyens, entourés des musiciens, chanteurs et danseurs se présentent ensemble, confondus, aux acclamations d’un public conquis !

Stéphane Gilbart
(photos Monika Rittershaus)