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Luxembourg, La bohème, 18/12/2016

La bohème

Dans cette "Bohème"de Luxembourg, deux jeunesses se rencontrent, dont les destins sont différents !
Il y a la jeunesse des personnages, qui s’achève brutalement avec la mort de Mimi. Fini de jouer ! Elle est bien terminée alors la vie d’insouciance, de misère joyeuse et espiègle de "la bohème". Le réel les a rattrapés. Une autre existence va commencer, plus "raisonnable". Ils garderont des nostalgies.

Il y a la jeunesse des interprètes, en plein épanouissement, en beau devenir. Pour eux, cette "Bohème"n’est pas une conclusion, elle est un magnifique tremplin.

Il s’agit en effet d’une production d’Opera Zuid, une petite institution, sans grands moyens (et encore, récemment menacés), installée à Maastricht aux Pays-Bas, et qui s’est donné pour objectif de donner leur chance à de jeunes talents lyriques.

Le metteur en scène : Waut Koeken. Jeune encore, il a déjà un beau parcours : je n’ai pas oublié la fraîcheur inventive de ses deux productions pour enfants, "De Toverfluit"et "Aladino e la lampada magica", toutes deux programmées à Luxembourg. Cette fois, avec les moyens du bord, il propose une lecture scénique "enlevée", sans temps mort, mais habilement focalisée sur les moments de grande intensité. Il donne à bien voir et surtout à bien entendre, il éclaire la réalité de la vie quotidienne des jeunes artistes, l’amitié qui les unit, l’amour qui surgit (coup de foudre pour Rodolfo et Mimi ; "Je t’aime, moi non plus"pour Marcello et Musetta). Un beau moment de son travail est notamment celui du passage du premier au deuxième tableau : les peintures qui encombraient la mansarde sont retournées et deviennent les décors peints de la scène de rue en face du café Momus ! Dans ce deuxième tableau, ses personnages sont emportés dans une sorte de carnaval bigarré teinté d’un zeste de surréalisme (une réserve quand même : pourquoi faire culminer tout cela en une partouze géante ? C’est inutile et c’est un stéréotype : la semaine dernière, à Strasbourg, c’étaient les renardeaux de Janacek qui batifolaient de la sorte). La fin, épurée, laisse toute leur place émouvante, si expressive, à la musique et aux voix.

La distribution est judicieuse et homogène. Elle fait preuve d’incontestables qualités vocales ; les timbres séduisent. Je me réjouis déjà de retrouver ces chanteurs-là dans d’autres incarnations futures.

Autres jeunesses, celles du chœur d’enfants KOKOZ Opera Zuid et de la Banda constituée d’étudiants du Conservatoire de la Ville de Luxembourg, heureusement associés à la belle aventure.

Quant à l’orchestre, L’Estro Armonico, lui aussi, il est jeune dans l’esprit qui a présidé à sa création : c’est un orchestre d’amitié, de "plaisir de partager ensemble de la musique"en dehors de ses obligations professionnelles ordinaires – routinières -, renforcé cette fois notamment par de jeunes instrumentistes en cours de formation ou à peine formés. Etre engagé dans une pareille production était un sacré défi. Brillamment relevé grâce à la "présence"d’un jeune chef d’orchestre belge, Karel Deseure. Pour lui aussi, c’était un baptême du feu : sa première direction d’opéra. Il a accompli un superbe travail avec l’orchestre, lui conférant une magnifique homogénéité nuancée. Bis repetita : je me réjouis déjà de le retrouver face à d’autres partitions !

Une fois encore le paradoxe de "La Bohème"a joué : un public nombreux a été très heureux des larmes qu’il a versées.

Stéphane Gilbart
(photo OperaZuid)