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Bruxelles(Monnaie), La clemenza di Tito, 10/10/2013

La clemenza di Tito

Une fois de plus, nous avons été les témoins de la magnanimité de l’empereur Titus. Justifiant les propos initiaux de son ami Sextus - " Que ton esprit imagine héros plus généreux et plus clément […] Il juge inutile, et dit perdu, le jour où il n’a pas rendu quelqu’un heureux " -, il exercera sa clémence ! Et pourtant, deux de ses plus proches, par jalousie, fascination amoureuse, frustration orgueilleuse, désir de pouvoir, avaient voulu sa perte.

Pour dire les émotions, les sentiments et les états d’âme, la musique de Mozart, dans ce qui est son dernier opéra achevé et un retour – et quel retour – à l’opera seria, s’impose et triomphe en quelques moments privilégiés : quelle merveilleuse orchestration que celle-là quand une clarinette ou un cor de basset joignent leur chant, l’expressivité de leur timbre et la richesse de leurs couleurs, au chant d’un héros déchiré.

Mais aujourd’hui, un opéra ne " s’accomplit " vraiment que dans sa représentation, dans sa " mise en images ". Et il faut alors saluer la superbe réussite de la mise en scène d’Ivo van Hove. Vraiment, ce qu’il donne à voir permet de mieux entendre ! Jamais ses images scéniques, comme c’est malheureusement souvent le cas, ne distraient de l’essentiel, ne ferment les oreilles. Elles sont au service de l’œuvre dont elles déploient les sens, explicites comme implicites. Ses images-là sont multiplicatrices.

Les images vidéo, captées et travaillées en direct, sont étonnamment significatives. Ainsi, l’image dédoublée de Sextus si révélatrice de son dilemme : aimer à la fois Titus et Vitellia, trahir l’un pour l’autre. Ainsi ces images d’en haut, qui réduisent la taille des personnages, devenus comme des insectes écrasés par la situation dans laquelle ils ont été – ils se sont – jetés. Ainsi les gros plans sur Titus qui disent sa sérénité, sa force de conviction. Ingénieuses aussi les présences muettes sur le plateau : ainsi, au début de la représentation - alors que Vitellia et Sextus complotent sa perte -, celle de Titus, marqué encore par la terrible décision qu’il a dû prendre : sacrifier Bérénice et son amour pour elle, incompatible avec sa nouvelle fonction d’empereur.

Et la lecture d’Ivo van Hove ne se fait jamais pesante, se permettant même quelques petits clins d’œil savoureux à propos de nos pratiques d’aujourd’hui : ces caméras qui suivent l’empereur partout, ses déclarations officielles du type " Maison Blanche ", le bataillon de communicants qui l’entourent ; ou le contenu d’une table de nuit (on y distingue notamment une boîte d’antidépresseurs…) ; ou le recours à ces prothèses que sont devenus pour nous smartphones et tablettes...

Mais le succès de cette production vient aussi, bien évidemment, de sa distribution vocale : une fois de plus, à La Monnaie, c’est une magnifique " équipe " qui a été réunie, conjuguant le talent de chacun à un remarquable travail collectif, vocal et scénique. Et Ludovic Morlot, l’orchestre et les chœurs de La Monnaie, sont manifestement motivés par le même esprit d’équipe !

Stéphane Gilbart