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Paris(Opera), La Damnation de Faust, 05/12/2015

La Damnation de Faust

Avant même que la première note ne s’élève, une phrase s’inscrit sur un panneau de scène. C’est une bonne question : "Qui est le Faust de notre temps ?"Des figurants, en grand nombre, viennent s’installer derrière des parois vitrées. Un nouveau texte défile, relatif au fameux projet – faustien ? - "Mars One", ce voyage sans retour vers la planète rouge : deux cent mille candidats, cent retenus. Apparaît alors, tassé dans son fauteuil électrique, tel qu’on le reconnaît à l’instant, Stephen Hawking, le fameux physicien cosmologiste, dont des sentences seront régulièrement projetées. Il ne quittera quasi pas le plateau, métaphore vivante du concept du metteur en scène.

Un des accessoires essentiels de la mise en scène, ce sont des "vitrines", ces présentoirs vitrés que l’on retrouve dans les musées (… et chez Warlikowski aussi – c’est ce que nous avons déjà appelé la banalité de l’originalité). On y découvrira notamment Adam et Eve. Plus ou moins grandes, elles serviront régulièrement de lieux d’expression pour les danseurs. Traversera aussi le plateau le petit véhicule déposé sur Mars pour l’exploration de la planète. Omniprésentes également des projections vidéo, d’abord en rapport étroit avec l’idée directrice : Mars et le champ étoilé des galaxies. Mais ensuite, on découvrira des requins, une fécondation en accéléré (du bal des spermatozoïdes à la fusion avec l’ovule espéré pour en arriver à un embryon en phase d’épanouissement), une éruption volcanique, et même deux escargots copulant (ce qui, à ce moment-là de la représentation, fait jaillir les rires du public et suscite des remous, à un point tel que le chef d’orchestre doit, d’un bras gauche autoritaire, prier la salle de se tenir coite).

Mais les conséquences de cette approche sont importantes, plutôt malvenues pour une représentation d’opéra : ainsi, par exemple, à la fin de la première partie, on introduit sur le plateau un "fauteuil d’astronaute", le fameux fauteuil "trois axes", et on y installe "Hawking"pour une petite séance de perte de repères spatiaux. Tous, nous regardons, tous nous cessons d’entendre et d’écouter la merveilleuse musique de Berlioz qui s’élève alors ! Plus tard, c’est un magnifique duo entre Marguerite et Faust : ils le chantent dans un encombrement impossible, du type grenier mal rangé, de vitrines éclairées par des néons ; nous pourrions multiplier les occurrences de cette distraction funeste. Paradoxalement, toute cette agitation, toute cette saturation scénique, abandonne les interprètes à eux-mêmes : ils errent sur le plateau, il n’y a aucune tension dans leurs rencontres. Et Dieu (ou le Diable) sait que cette œuvre en recèle ! Tout cela est disparate, et désespérément réducteur quant à la tentation faustienne qui s’empare régulièrement de l’humain…

Le plus grave, c’est que, engloutis dans ce dispositif scénique, ne sachant où aller, abandonnés, les chanteurs sont d’abord à la peine. Heureusement, l’entracte passé, oublieux du bric-à-brac scénographique et pseudo-scientifico-philosophique où on les enferme, ils s’imposent – mais vocalement seulement, comme en une version de concert. Leurs voix sont belles, leur chant est expressif. Ils nous récompensent des frustrations éprouvées. Philippe Jordan finit, lui aussi, avec son orchestre et ses chœurs, à imposer, dans toute sa splendeur typique, dans sa magie particulière, l’univers musical – galactique ? - d’Hector Berlioz.

Stéphane Gilbart
(photo Felipe Sanguinetti/ONP)