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Bruxelles(Monnaie), La dispute, 05/03/2013

La dispute

En 2007, Benoît Mernier faisait l’unanimité avec son premier opéra “Frühlings Erwachen – L’Eveil du printemps”, d’après cette pièce éponyme de Wedekind qui, plus de cent vingt ans après sa création, ne cesse d’être mise en scène – il y en a encore eu deux productions cette saison en Belgique francophone.

Cette fois, c’est Marivaux qui l’inspire, avec “La Dispute”, une pièce qui s’interroge une fois de plus sur l’éternel thème de préoccupation de son auteur : l’amour ! Une interrogation à trois niveaux humains : celui d’un couple en difficulté, celui de deux maîtres du jeu en contradiction de points de vue, et celui de quatre jeunes gens soumis en quelque sorte à une expérience de laboratoire. Eux, qui ont été élevés à l’abri de toutes les réalités du monde, qui sont donc aussi ignorants qu’incultes en termes d’amour, vont être confrontés l’un à l’autre. L’objet de l’observation : comment naît le sentiment amoureux, comment il évolue et culmine, comment il se corrompt…

C’est Ursel Herrmann et Joël Lauwers qui ont, d’après Marivaux donc, conçu le livret de cet opéra. Et c’est là sans doute que l'on peut émettre quelques réserves : les méandres si subtils des analyses de Marivaux, le bonheur de leurs équivalences langagières, le rythme soutenu des bouleversements psychologiques qui ébranlent les personnages sont comme ramenés aux grandes lignes d’un synopsis.

Mais la même Ursel Herrmann, avec son éternel complice de mari, Karl-Ernst, propose une intéressante – et inventive dans ses détails - mise en scène de cet “aperçu marivaudant” : les deux “couples de laboratoire” sont installés sur une sorte de “plateau d’observation”, joliment délimité par des néons, lui-même installé sur le plateau scénique, et éclairé d’une lumière qui en souligne toutes les réalités. Et les voilà qui s’agitent – ces chanteurs sont aussi comédiens et même acrobates ! – dans l’éternel “jeu de l’amour et du hasard”. Observateurs de l’expérience, juste à côté d’eux, dans un agréable jardin aristocratique, le couple en crise (noblesse oblige, on pique-nique élégamment, on joue au croquet) et les maîtres d’œuvre du “projet scientifique”. Chacun des interprètes fait preuve de l’élégante prestance vocale et scénique qui convient pour Marivaux, fût-il réduit aux dimensions d’un livret d’opéra. Quant aux spectateurs, ils apparaissent en fait comme des observateurs au second degré : observateurs – et analystes évidemment de leur propres vie et expériences qui résonnent en écho – à la fois des “jeunes gens cobayes” et de ceux qui les “agissent” !

La musique de Benoît Mernier, “animée” par Patrick Davin et l’Orchestre Symphonique de La Monnaie, “va de soi” - c’est un compliment - dans son expressivité comme dans les atmosphères qu’elle crée. Elle est état d’âme comme elle est annonce, commentaire ou constat. Une réussite donc.

Stéphane Gilbart