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Liège, La favorite, 16/11/2017

La favorite

On connaît la "théorie"des yeux et des oreilles : quand les yeux, d’une manière ou d’autre, sont trop sollicités, les oreilles se ferment, ce qui, on en conviendra, est dommageable quand on assiste à un opéra ! C’est malheureusement ce que nous avons trop vécu à l’Opéra de Liège avec "La Favorite"de Gaetano Donizetti.

Rosetta Cucchi, la metteure en scène, impose à l’œuvre deux concepts : toute cette histoire se déroule dans un monde où ne subsistent plus que "des résidus de vie naturelle", conservés précieusement dans de petites fioles, pour quelques privilégiés. La séparation entre hommes et femmes est radicale ; seule Leonor, la maîtresse du roi, éperdument amoureuse de Fernand, la conteste. Et par-dessus, tout cela est littéralement emballé, englouti dans un déferlement de plastique !

Effectivement, pour nous auditeurs du XXIè siècle, le livret tient des propos et expose des comportements à faire hurler les féministes : "Tu m’appartiens"s’exclame Alphonse XI, qui imaginera de marier sa maîtresse à son meilleur vassal afin de se soumettre en apparence aux injonctions morales papales. La mise en scène amplifie cet aspect : femmes en blanc et voilées, mises à l’écart, hommes en noir et violents avec elles.

Quant à la disparition de la nature, on s’interroge sur son rapport avec et son intérêt pour cet opéra. Cette idée encombre la mise en scène : au début de la représentation, Balthazar, le Prieur, et Fernand, ne savent que faire d’un bocal qu’ils se refilent au fil de leurs chants respectifs. Cela devient même comique quand l’un des protagonistes élève solennellement l’une de ces fioles en chantant : "voici la bulle papale", sans oublier l’aspect dérisoire d’un bocal dont le plastique éclate sur le sol.

Ce plastique omniprésent (en immenses parois, en espèce d’igloo ou de rideau de douche, comme l’a écrit un confrère) agace l’œil et surtout compromet l’épanouissement du chant – comme d’ailleurs les voiles… On arrive difficilement à se passionner pour ce qui se joue là.

Sauf, et c’est ce qui justifiera les applaudissements chaleureux du public à la fin de la représentation, au troisième acte, celui des événements et révélations les plus intenses : Alphonse décide le stratagème du mariage organisé ; Leonor veut prévenir Fernand, mais la messagère est arrêtée ; le mariage a lieu ; Fernand apprend comment il a été abusé ; il décide de "quitter le monde". Une fois de plus, quels que soient les concepts d’un metteur en scène, ce sont la partition, les interventions orchestrales et surtout les "grands airs"des personnages qui l’emportent. C’est alors qu’on découvre vraiment la qualité de la distribution réunie pour cette coproduction de l’Opéra de Liège et La Fenice de Venise, passablement étouffée et compromise jusqu’alors par le tsunami de plastique.

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters – Opéra de Wallonie-Liège)