Articles

Paris(Opera), La Gioconda, 02/05/2013

La Gioconda

Cette " Gioconda " d’Amilcare Ponchielli, dans sa mise en scène par Pier Luigi Pizzi, c’est en quelque sorte, cristallisé, l’opéra tel que nous en avons l’image : un opéra-type, un opéra-stéréotype. 

Presque universellement et intemporellement, pour la grande masse de ceux qui affirment l’aimer, l’opéra, quelles que soient ses multiples concrétisations (baroque, wagnérienne, contemporaine,…), se cristallise en une sorte de forme-type, de forme-stéréotype, qui explique et justifie leur engouement, leur passion. " La Gioconda " de Ponchielli, telle qu’elle est actuellement représentée à l’Opéra Bastille, nous a paru en être un magnifique exemple. Démonstration.

Il convient d’abord que le livret, à la lecture préalable de son résumé, apparaisse quasi incompréhensible. Ainsi, celui-ci d’Arrigo Boito : la Gioconda, une chanteuse des rues aimant-pas aimée ou pas par celui qu’il faudrait ; la Cieca, sa mère aveugle ; Enzo Grimaldo, un prince exilé ; Barnaba, un espion malfaisant ; Laura Adorno, une femme mariée aimée-aimant ; Alvise Badoero, un mari institutionnellement tout-puissant et jaloux à tuer ; et tout un peuple de figurants assez typiques d’une Venise de carte postale. Voilà de quoi multiplier les " grandes scènes " : incompréhensions, quiproquos fatals, sentiments exacerbés, douleurs incommensurables, cris de trahison et de vengeance… dague et poison… et narcotique de substitution si besoin en est.

Voilà de quoi feuilleter un catalogue de " grands airs " destinés à tous les registres de voix : il y en a pour le ténor comme pour la mezzo, pour la soprano comme pour la basse ou le baryton. Et qui dit sentiments exaltés, dit airs emportés. Et chacun des interprètes de saisir voluptueusement la " perche vocale " qu’on lui tend.

De plus, des maisons comme l’Opéra de Paris ont – encore – les moyens de s’offrir quelques solistes qui " comptent ", dont le nom se situe en haut de l’affiche lyrique. Et le spectateur se réjouit alors de ce cadeau qu’on lui fait d’une rencontre " en direct ", et dont il pourra se vanter rentré chez lui. N’oublions pas non plus un chef " bien visible ", comme Daniel Oren, qui entraîne et motive solistes, chœurs et orchestre.

Mais dans nos lieux communs, un opéra n’est pas vraiment un opéra s’il n’est pas également une fête pour les yeux. La scénographie est un de ses éléments constitutifs essentiels. Elle ne sera donc pas minimaliste ni simplement suggestive ou évocatrice. Elle sera explicite, " couleur locale " : ici, à Venise, des canaux, des gondoles, la " Bouche des lions " où l’on déposait ses lettres de délation, des costumes, des déguisements, etc.). Il faut aussi – pour être au diapason des sentiments qu’elle soit monumentale (et pourvoyeuse de nombreuses heures de travail pour les ateliers-maison) et créatrice de rapports de force bien visibles.

Accomplissement de l’image-type : la présence, de plus en plus rare, d’un ballet. Et la fameuse " danse des heures " de cet opéra est une splendide réussite visuelle et chorégraphique de Gheorge Inacu et de ses interprètes.

Et voilà pourquoi cette " Gioconda "-là nous a valu une magnifique " soirée à l’Opéra " !

Stéphane Gilbart