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Strasbourg(Opera), La Petite Renarde rusée, 11/12/2016

La Petite Renarde rusée

"Est-ce un conte ou la réalité ?"s’interroge le garde-chasse dans un dernier et magnifique monologue. Une question absolument pertinente en effet et qui permet de rendre compte de ce qui fait la magie de "La Petite Renarde rusée".

Janacek a réussi là un modèle de livret : c’est à la fois un conte animalier et une mise en perspective de quelles réalités existentielles humaines.

La petite renarde espiègle tombe entre les mains du garde-chasse, doit cohabiter avec le vieux chien Lapák, dévore quelques poules et leur coq, s’enfuit, rencontre un renard séduisant, fonde une famille nombreuse, mais, victime de son insouciance, n’échappe pas au coup de fusil fatal du garde-chasse. Chez les humains, celui-ci et sa femme, l’instituteur et la femme idéale qui colonise ses rêves, le curé et le braconnier sont un condensé d’humanité. Le livret réunit les deux univers. Il réjouit les enfants comme les adultes, chacun y trouvant sa part d’intérêt et de séduction.

Ce qui est remarquable, c’est l’économie du propos : chez Janacek-librettiste, pas de grands discours, pas de grandes analyses, quelques séquences, quelques scènes qui donnent à partager la solitude et les rêves, les insatisfactions existentielles de trois personnages ruraux qui deviennent ainsi emblématiques de nos propres questionnements.

Mais le récit ne se suffit évidemment pas à lui-même : la partition l’accomplit. J’ai déjà évoqué l’ultime monologue, si touchant, du garde-chasse. Je pourrais m’étendre sur la "mise en voix"des différents personnages, animaux et humains – absolument convaincante à l’Opéra du Rhin. Mais j’ai été aussi très sensible aux transitions purement orchestrales qui "donnent à entendre", et si bien, ce que le récit dit. L’instrumentation met particulièrement en évidence certains musiciens de l’orchestre, qui deviennent en quelque sorte protagonistes ou "atmosphériques". L’orchestre tout entier est personnage à part entière, scénographie sonore absolument révélatrice. Il jouit d’un rôle privilégié qu’Antony Hermus et l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg ont "interprété"en toute lisibilité et expressivité.

Mais les qualités incontestables de cette petite œuvre ont trouvé de nombreux échos dans la mise en scène de Robert Carsen (reprise pour l’occasion par M aria Lamont). Dans un sous-bois qui évolue au fil des saisons (feuilles d’automne, "manteau blanc"neigeux, surgissement du printemps) s’ouvrent les terriers des renards et du blaireau. Quel bonheur pour les renards et les renardeaux de faire du toboggan sur leurs ondulations – toboggan tragique quand la petite renarde s’effondre, fauchée par la balle meurtrière. Quelques trouvailles bienvenues suscitent le rire : les poules et le coq, aux splendides apparences ; le hibou surgissant des cintres. Tout cela en outre est de juste souplesse, notamment chez la petite renarde. Sans oublier les entrées et sorties, les galipettes, les acrobaties, du chœur des renardeaux-du chœur des enfants.

A Strasbourg, ce week-end, c’était déjà "la féerie de Noël": à l’extérieur de l’opéra, avec les échoppes du Marché de Noël ; à l’intérieur de l’opéra, avec les charmes scéniques d’un conte porteur de réalités.

Stéphane Gilbart
(photo Klara Beck)