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Luxembourg, La voix humaine, 20/02/2013

La voix humaine

Une petite crise conjugale sans conséquence et plutôt drôle, une séparation plus que douloureuse. Un vaudeville léger, une plainte tragique. Deux opéras de moins d’une heure : “Le Secret de Suzanne” d’Ermanno Wolf-Ferrari (1909) et “La Voix humaine” de Jean Cocteau (1959). Les réunir en une même soirée suggère qu’ils peuvent apparaître comme deux états successifs de la vie et de la mort d’un couple.

“Le Secret de Suzanne” ! Quel est-il ? Immédiatement, l’on pense à une aventure sentimentale, à un amant caché. Et telle est bien l’opinion du mari quand il rentre chez lui et est surpris par une odeur inattendue de tabac ! Un homme est venu, pour sa femme ! Et celle-ci, dans son embarras, dans ses explications empêtrées, de nourrir les soupçons. Tragédie ? Non, vaudeville… Ces cigarettes que fume en cachette la jeune épouse, voilà son secret ! Le vaudeville est aussi léger d’ailleurs que la fumée d’une cigarette. Dans sa musique, de Wolf-Ferrari, dont les premières mesures de l’ouverture donnent la tonalité éthérée. Dans ses citations multiples, éminemment parodiques (Pergolèse, Verdi, Puccini…). C’est un jeu, un divertimento. Et dans sa mise en scène, de Ludovic Lagarde, qui surligne lui aussi cette référence aux grandes heures d’un théâtre où l’imbroglio régnait (ses couleurs sont fluo, tout est kitsch).

Toute autre atmosphère pour “La Voix humaine”, installée dans le même décor, mais privé de ses jeux de lumière. C’est que la situation a évolué, mal évolué. La jeune femme est là, devant nous, désespérée. Il la quitte définitivement. Nous allons être les témoins de leur ultime conversation. Une conversation téléphonique ! Elle, là devant nous, parle ; lui, on ne l’entendra jamais. La communication est compliquée : il y a du monde sur la ligne, une opératrice s’en mêle. Aujourd’hui, ce serait une question de “réseau” ou de passage dans un tunnel…Une idée subtilement métaphorique de Jean Cocteau : l’amour de cette femme ne tient plus qu’à un fil (celui du téléphone d’alors), un fil qui sera bientôt “coupé”, inexorablement. Magnifique texte que celui-là qui dit la femme éplorée, se culpabilisant, découvrant les mensonges de l’être aimé, lui pardonnant quand même, tentant en vain d’être forte : “ne me quitte pas”, chantait Brel…

Tout cela est infiniment juste dans les mots. Quant à la partition de Francis Poulenc, étoffant le propos sans jamais être pléonasme, le densifiant grâce à ses effets d’annonce ou d’écho, grâce à son inventivité instrumentale, elle installe un contrepoint très convaincant.

Les interprètes - les solistes et les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg dirigés par Pascal Rophé - se font les justes porte-voix et les narrateurs sonores de ce qui est d’abord une péripétie plaisante avant d’être une conclusion sans appel.

Stéphane Gilbart

[encore représenté à l’Opéra Comique à Paris du 17 au 29 mars 2013]