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Paris(Opera), Le Château de Barbe-Bleue, 20/11/2015

Le Château de Barbe-Bleue

A l’Opéra Garnier, Krzysztof Warlikowski réunit deux opéras, "Le Château de Barbe-Bleue"de Béla Bartók et "La Voix humaine"de Francis Poulenc. Il met ainsi en scène, de façon convaincante, en osmose avec le chef et les interprètes, deux femmes, celle qui veut savoir et que cette curiosité condamne, celle qui vient de savoir et qui est condamnée, l’inquisitrice et la rejetée-vengeresse.

Tout commence, comme à plusieurs reprises déjà chez Krsysztof Warlikowski, par une sorte de prologue prédictif, qui installe les œuvres à représenter et leur public dans une perspective particulière. Un magicien et son assistante font preuve de leur art : l’assistante s’élève mystérieusement du sol ; une colombe et un lapin surgissent de foulards. Le magicien annonce "un conte, un vieux récit"et pose la question : "Quel en est le sens ? Où est-il ? Dehors ou dedans ?". Apparaît alors au fond du plateau, en miroir, une immense image en noir et blanc de l’intérieur du Palais Garnier… C’est en effet dans l’univers des contes que cette "lecture"entraîne le spectateur : des images fortes à propos desquelles il va s’interroger : réalité ou fantasme, expérience vécue ou rêve tragiquement compensatoire ; leçon à tirer…

Les images scéniques (conçues avec la toujours fidèle Malgorzata Szczesniak) sont fascinantes : le château de Barbe-Bleue est un immense espace sinistre griffé de projections vidéo, exactement ce lieu qui n’a "ni ouvertures ni balcons, où le soleil ne brille jamais, froid et sombre, où l’humidité suinte. Le château pleure". Ce que révèle chacune des portes que fait ouvrir successivement Judith, apparaît lentement sous la forme d’une "vitrine"en mouvement, présentoirs somptueux. L’appartement de "La Voix humaine", qui pourrait être une huitième salle du château, se résume presque à un immense canapé et à une commode. Mais des caméras accrochées au cintre saisissent d’en haut des images de la jeune femme désespérée gisant sur le sol, littéralement écrasée par sa douleur.

Des pistes de lecture sont proposées : chez Bartók, dans le livret de Béla Balász, contrairement au conte, les épouses précédentes ne sont pas assassinées. Judith va les rejoindre. Elle s’est voulue salvatrice, elle peut sembler inquisitrice ; aurait-elle dû se taire ? Le Barbe-Bleue de Warlikoswski – doublé sur le plateau par un jeune enfant-témoin (bonjour Freud) - est plus douloureux que cruel…

Pour le Poulenc - la confrontation avec cette femme recevant un ultime coup de téléphone de l’homme qui l’a abandonnée -, Warlikowski s’est manifestement arrêté sur quelques phrases de Cocteau : "Mon pauvre chéri à qui j’ai fait du mal… Tu ne me vois pas achetant un revolver", pour la donner à voir, "Elle", arrivant sur le plateau avec un revolver, main ensanglantée, pour le faire surgir plus tard, "Lui", blessé à mort par une balle du revolver (ce surgissement concret était-il bien nécessaire ?). Elle l’a tué ? Elle se suicide ? Vraiment ? Ou tout ceci ne serait-il qu’un rêve désespéré…

Ces deux femmes et ces deux hommes interpellent le spectateur, grâce aussi au chant et au jeu – exactement impliqués - de leurs interprètes. Mais surtout Esa-Pekka Salonen confère aux partitions de Bartok et de Poulenc toute leur puissance expressive nuancée. Désolé, Monsieur Warlikowski, mais on ferme parfois les yeux pour voir en nous ce que nous dit cette musique ainsi dirigée, ainsi magnifiée !

La représentation ne se conclut pas sur ses dernières notes, elle reste ouverte : le sens et la portée des deux "contes"continuent à nous interroger, les images scéniques, la voix des interprètes et les sons de l’orchestre nous accompagnent…

Stéphane Gilbart
(photo Bernd Uhlig/ONP)