Articles

Paris(Opera), Le Cid, 27/03/2015

Le Cid

Jules Massenet (1842-1912) est un auteur d’opéra consacré, ainsi que le suggèrent nos propres perceptions subjectives et nos expériences personnelles (nous avons tous pu découvrir assez récemment ici ou là un "Werther"ou une "Manon"), ainsi que le confirment les statistiques de notre site Opérabase : Massenet se situe à la vingtième place du classement des compositeurs les plus produits ces cinq dernières saisons (226 productions… Verdi en accumule 3335 – vainqueur absolu -, Mozart, son dauphin, 2402).

Mais certains de ses opéras sont très peu représentés : ainsi "Le Cid", deux productions et sept représentations en cinq ans. Et pour la première fois depuis 1919 – quasi cent ans donc – à l’Opéra de Paris. Pourquoi cette absence ?

L’œuvre est donc plus qu’inspirée par la tragicomédie de Pierre Corneille (1637), une œuvre "définitive"tant elle s’est imposée et tant elle a imprégné tant de spectateurs en leurs années d’école (ainsi, le soir de la représentation, mon voisin comme moi anticipions certaines fins de réplique : "A moi, Comte, deux mots – Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années – Ô rage, ô désespoir"). Corneille, dans une langue et dans une versification aussi magnifiques qu’efficaces, a fantastiquement exposé les dilemmes des deux protagonistes : Rodrigue devant tuer le père de celle qu’il aime, Chimène devant se venger de celui qu’elle aime, au nom de l’honneur.

Massenet a en fait édulcoré tout cela, dans sa partition d’abord : n’y manquent aucune des trompettes nécessaires aux pompes royales ou guerrières, ou la harpe adéquate aux développements plus sentimentaux. Il y a aussi d’autres raisons liées aux obligations de composition d’alors : l’Infante, distribuant des aumônes, aura son air ; place sera faite à des intermèdes de couleur locale ("Madrilène", "Aragonaise", "Rapsodie mauresque") avec le ballet-passage obligé à Paris en ce temps-là - il n’était pas de cette nouvelle production. Tout cela édulcore l’œuvre inspiratrice ; tout cela n’atteint donc plus – sinon dans certains airs – au tragique sublime qui justifie la pérennité des opéras.

Mais tout cela est beau ! Tout cela séduit, tout cela entraîne même, peu à peu, l’exaltation, l’enthousiasme – nonobstant, entre les tableaux, des changements de décors trop longs, et l’apparition consécutive dans la salle obscure de l’éclat de dizaines d’écrans de téléphone compulsivement rallumés – on ne sait jamais…

Charles Roubaud a joliment transposé cette histoire médiévale à l’époque franquiste : décors monumentaux, raffinement des intérieurs, élégance des vêtements des choristes, uniformes ecclésiastiques ou militaires. Sa mise en place des personnages est justement révélatrice de leurs oppositions, de leurs attirances, de leur abattement, de l’affirmation si douloureuse de leur honneur. Et cela suscite, dans les limites de ce qui a été énoncé ci-dessus, de très convaincantes et très prenantes séquences (particulièrement les adieux passionnés de Rodrigue et Chimène ou la nuit avant la bataille de Rodrigue).

Il est vrai également que la distribution prend un réel plaisir – communicatif - à donner juste vie à des personnages aussi nettement typés.

Bonheur aussi de retrouver, valorisant cette partition, Michel Plasson, d’être là tout près de ce chef qui appartient à l’existence musicale de tant de spectateurs. Oui, cette production du "Cid"est bienvenue !

Stéphane Gilbart
(photo Agathe Poupeney)