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Caen, Le Vaisseau fantôme, 28/04/2015

Le Vaisseau fantome

Un enthousiasme unanime s’est exprimé en longues ovations à la fin de la représentation du "Fliegende Holländer"de Wagner coproduit par le Théâtre de Caen et les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Une réussite incontestable dans la mesure où chacun des éléments de cette représentation : solistes, orchestre et chœur, mise en scène et scénographie, s’imposaient en lui-même et dans sa conjugaison avec les autres !

Si nombreuses ont été les mises en scène de la tragique histoire du "Hollandais volant"condamné à l’errance éternelle pour avoir défié Dieu, de cette ultime chance qui lui a été concédée d’échapper à son destin à condition qu’une femme se sacrifie pour lui en toute fidélité absolue, de sa rencontre avec la jeune Senta obsédée par sa légende… Si multiples en ont été les lectures, des plus réalistes aux plus conceptuelles, des filets de pêche aux profondeurs du subconscient.

Alexander Chulin, lui, a choisi la voie d’une "simplicité inventive". Son regard sur l’œuvre, sa concrétisation scénique de l’œuvre focalisent l’attention du spectateur, sans qu’aucune distraction ne vienne le perturber.

Quand le rideau se lève, après cette ouverture qui est une merveilleuse "table des matières"musicales – grâce au catalogue narratif des leitmotive -, le spectateur est surpris de découvrir un grand espace nu enfermé dans des murs latéraux qui s’en vont en perspective vers le fond du plateau, sur un plan légèrement incliné. Des images vidéo apparaissent dans des bandeaux. Tel sera le huis clos de la tragédie à venir, un lieu qui accroît la tension de ce qui s’y joue.
Il y aura bien une cassette contenant les bijoux destinés à séduire le père de Senta, la séquence – si joliment imaginée - de l’atelier où travaillent les femmes et où Senta chantera sa ballade, les guirlandes et les bouteilles de la fête des marins ; une marionnette aussi à l’effigie du Hollandais, "doudou"de la fascination remplaçant judicieusement le portrait du livret. Mais rien d’autre ! Seuls comptent les affrontements des personnages.

Des affrontements d’une extrême intensité grâce à une science remarquable de leur mise en place scénique. Alexander Schulin n’a pas oublié son travail aux côtés de Patrice Chéreau, faisant siennes les leçons du maître. Chacun des personnages est exactement là où il doit être – c’est là et pas ailleurs – pour que le spectateur éprouve les sentiments qui l’habitent, ce qui l’unit ou l’oppose à son interlocuteur. Voir, c’est comprendre et ressentir ! Quelle image fascinante aussi que celle de l’apparition, là-bas, tout au bout du plateau, du Hollandais, tirant l’immense traîne d’éternité de son manteau. Et Senta, presque toujours sur le plateau, témoin invisible de ce qui décide son destin. Quel art aussi dans les déplacements significatifs du chœur. Quant aux images vidéo – nuages, vagues apaisées ou tempétueuses, forêts -, et aux lumières elles sont subliminalement expressives.

Mais cette mise en scène est à sa juste place, celle que beaucoup, mégalomaniaquement, oublient trop souvent : elle est au service de la partition ! N’oublions pas que la musique de Wagner se suffit presque à elle-même. Elle est récit, elle dit les personnages dans les affres de leur destinée. Alexander Schulin, dans sa "simplicité inventive", la magnifie. Et François-Xavier Roth l’accomplit, stimulant son orchestre et son chœur des "Siècles". Un accomplissement qui culmine dans l’interprétation de la distribution retenue, absolument adéquate, bouleversante, dans son chant et dans son jeu.

Oui, dans cette mise en scène et dans cette interprétation-là, l’idéal de Wagner est concrétisé : celui d’une œuvre d’art totale – Gesamtkunstwerk !

Stéphane Gilbart
(photos Gregory Batardon)