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Paris(Opera), Lohengrin, 18/01/2017

Lohengrin

"Lohengrin": dans le Duché de Brabant, une jeune héritière, Elsa, accusée de fratricide ; un couple, celui de Telramund et Ortrud, en quête du pouvoir ; un chevalier mystérieux arrivé par le fleuve sur une nacelle tirée par un cygne, vainqueur d’un "jugement de Dieu"pour rétablir l’honneur de la jeune femme ; un mariage à venir à condition que jamais on n’interroge le mystérieux chevalier sur son nom et ses origines ; complot, ruse et trahison ; révélation et coup de théâtre ultime. Tels sont les ingrédients du sixième opéra de Richard Wagner créé à Weimar en 1850. Un opéra riche en péripéties et en rebondissements : il se passe toujours quelque chose.

Un opéra de grande force expressive, de solennité même, dans ses scènes-clés. Claus Guth, le metteur en scène, les a réussies. Sur l’immense plateau de l’Opéra Bastille, sa scénographie nous conduit dans la cour intérieure d’un palais à plusieurs niveaux dont les galeries permettent les déploiements du chœur, les sonneries de trompette. Il y fait preuve d’un art accompli d’une mise en place de ses personnages qui révèle immédiatement les rapports de force qui les opposent. Quelques apparitions (un cercueil suivi de deux enfants, une leçon de piano à la baguette, un autre enfant à l’aile de cygne, des plumes de cygne tombant des cintres) laissent entendre ce qui se cache sous les apparences si visibles. La partition multiplie alors les morceaux de bravoure.

Mais cette scénographie, par le rapprochement des parois, par un subtil jeu de lumières focalisantes, favorise les scènes de confrontations plus intimes, qui n’en gardent pas moins une grande force. Ainsi, le couple démoniaque, ainsi la pauvre Elsa, toujours vêtue de blanc, vampirisée par la diabolique Ortrud, toujours vêtue de noir. Au troisième acte, l’atmosphère change, c’est, au bord du fleuve, dans les roseaux, sur un ponton, qu’Elsa et le chevalier connaîtront des moments de douloureuses supplications, de douloureux aveux. La partition réussit alors des prodiges de ténuité.

Claus Guth y ajoute une autre dimension. Pas d’arrivée solennelle pour son Lohengrin. On le découvre tout à coup au milieu du choeur, étendu sur le sol, comme s’il était tombé là. Son allure n’a rien de glorieux : ébouriffé, il porte un pantalon flottant, un gilet large sur une chemise blanche mal boutonnée. Rien d’un héros. Et c’est bien ainsi que Claus Guth veut le présenter : le rôle qu’on lui fait jouer est trop grand pour lui. Manifestement, il regrette d’avoir quitté le château de son papa Parsifal, le gardien du Graal. Une lecture de mise en scène typique d’un post-modernisme sans illusions.

Ce concept (qui, cette fois, a prouvé sa cohérence et sa pertinence) était d’autant plus perceptible le soir où nous y étions : en effet, c’était la première de la deuxième distribution. A Jonas Kaufmann, si beau, si élégant, si racé – et donc moins crédible en anti-héros - succédait Stuart Skelton, massif, "pataud"à souhait dans ses attitudes et déplacements, exactement ce personnage flottant dans un costume héroïque trop grand pour lui.

Philippe Jordan a prouvé une fois de plus le wagnérien qu’il est. Quelle lisibilité d’un propos orchestral foisonnant, quelles progressions dramatiques, quels contrastes nuancés, quel bel équilibre avec les voix. Sachez que ces jours-ci, en alternance, il est à Bastille pour le Wagner et à Garnier pour le "Cosi fan tutte"de Mozart. Un grand écart sublimé ! Deux univers qu’il sert avec le même talent diversifié !

Stéphane Gilbart

(Photos M. Rittershaus et E. Bauer)