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Bruxelles(Monnaie), Lucrezia Borgia, 19/02/2013

Lucrezia Borgia

Quels étranges lieux que ceux-là, ainsi superposés ! Chacun d’eux amplifie la tragédie qui se joue. Le Cirque Royal de Bruxelles, d’abord, un lieu plutôt inattendu pour la représentation d’un opéra produit par La Monnaie, mais dont le dispositif scénique installe les spectateurs autour des trois-quarts de cercle du plateau, et met ainsi les protagonistes sous le faisceau de leurs regards conjugués. La scénographie de Johannes Leiacker l’a transformé en un cabaret décadent, placé sous les auspices contradictoires ou complémentaires de gigantesques marionnettes : un torse dénudé de femme, la Vierge Marie, le Diable et la Mort. Des néons explicites (il s’agit du cabaret “Borgia”) ou implicites (des traits de lumière rouge, une annonce de cette foudre qui va foudroyer). Une passerelle qui va et vient, quelques chaises, qui suffisent pour dire les canaux de Venise et deux palais de Ferrare.

C’est là que vont se jouer les “terrrrribles” dernières heures de Lucrezia Borgia, l’épouvantable “empoisonneuse du genre humain”. Quelle tragique histoire, quel somptueux mélodrame aussi. Sous les traits charmants du jeune Gennaro, Lucrezia reconnaît ce fils que jadis on lui a dérobé. Lui, au premier regard, ignorant tout de la réalité, tombe éperdument amoureux d’elle. Victime d’un enchaînement de circonstances, sous la pression sans appel de son mari jaloux, elle doit l’empoisonner… mais lui fournit un antidote. Nouvelle et définitive fatalité : désirant se venger des amis de Gennaro qui l’ont humiliée, elle les empoisonne tous, ignorant qu’il est resté parmi eux ! Il refuse un nouveau secours, ne voulant pas quitter ses amis. Il meurt juste au moment où elle lui fait l’incroyable aveu : “Je suis ta mère” ! Elle “n’a plus qu’à” s’empoisonner à son tour et à mourir…

Guy Joosten, le metteur en scène, tire le meilleur parti du dispositif scénique qu’il a imaginé, si riche en atmosphère, visualisant les tensions entre les personnages, ne laissant jamais fléchir l’attention, et cela dans une fluidité des séquences qui mène aux morts inexorables.

Et surtout, cette “Lucrezia Borgia” réalise magnifiquement ce merveilleux paradoxe caractéristique de quelques-unes des plus grandes œuvres lyriques : exprimer les sentiments les plus vils, montrer les actes les plus répugnants dans une musique et des airs d’une merveilleuse beauté – superbement déployés au Cirque Royal par leurs interprètes. Cette beauté-là est savoureusement démoniaque !

Stéphane Gilbart

(petite parenthèse souriante : La Monnaie sera bientôt une référence évidente dans le petit monde des cabarets – mais les vrais, ceux-là : cette fois encore, après “Lulu”, “La Traviata” et “Manon Lescaut”, quelques jolies “créatures” dénudées, lascivement tentatrices, sont de la distribution…)