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Lille, Madama Butterfly, 18/05/2015

Madama Butterfly


Paradoxalement, la plus que tragique histoire de Cio-Cio-San, "Madama Butterfly", nous a valu de plus qu’agréables moments de belles émotions…

Une fois de plus, nous avons donc revécu cette si triste destinée : le mariage "amusé"de l’Américain Pinkerton, "le Yankee vagabond", avec Cio-Cio-San, une toute jeune fille "qui y croit", et qui, par amour, va jusqu’à renoncer à la foi de ses ancêtres et subira l’ostracisme de sa famille. Sa longue attente… Le retour du "mari"et la découverte que, accompagné de sa "vraie femme américaine", il est revenu chercher leur enfant. Oui, "l’homme chasse le papillon-butterfly pour le clouer sur une planche". Le suicide.

Cette "Madame Butterfly"est une incontestable réussite. Qui tient évidemment à la partition de Puccini et aux impulsions données au livret afin qu’il rencontre ses intentions musicales. Le compositeur était manifestement épris de son héroïne quand on considère l’éventail vocal qu’il lui ouvre : dans la joie extasiée, si enfantine encore, du mariage, dans le fol espoir perpétué, dans le babillement qui empêche que soit lue la lettre fatale qui assène la répudiation, dans la douleur extrême, dans la décision irrévocable… Quant aux autres protagonistes, ils sont, eux aussi, remarquablement conçus pour créer avec elle une galaxie vocale – et les solistes réunis à Lille étaient à l’exacte mesure de tout ce qui leur était proposé ! L’orchestre également est à la fête grâce à plusieurs intermèdes créateurs d’atmosphères, commentaires sonores de ce qui se joue. Sa partition annonce, réagit, a sa vie propre parfois ! Antonino Fogliani et l’Orchestre National de Lille ont été exactement pucciniens !

Mais ce qui provoque l’adhésion complète à cette production, c’est la mise en scène de Jean-François Sivadier. A cette tragique élégie, il a insufflé un rythme remarquable, dans le lentissimo comme dans le prestissimo, et une tension sans faille ; le tout dans une fluidité bienvenue. Il a également le sens des images scéniques significatives – ainsi ces apparitions processionnaires du chœur féminin dans de très belles lumières, sa présence près de Cio-Cio-San dans les instants décisifs de la compréhension de l’inéluctable et du suicide. Excellente idée aussi que celle de ces bannières qui définissent l’espace. L’humour est au rendez-vous, avec notamment le regroupement de toute la noce pour une traditionnelle photo-souvenir ou l’irruption du riche prétendant… A noter en outre que les protagonistes ne tiennent pas compte du quatrième mur et interpellent en quelque sorte le public, le prenant à témoin.

Et voilà pourquoi le spectateur se réjouit du "spectacle"qui lui est proposé tout en écrasant quelques larmes de belle émotion empathique…

Stéphane Gilbart
(photos Frederic Iovino)