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Bruxelles(Monnaie), Le conte du tsar Saltan, 11/06/2019

Magique et recontextualisé. Quel chef !

Emerveillement des yeux ! On n’oubliera pas ce que l’on a vu ! Avec d’abord le surgissement, par la salle, de personnages en costumes étonnants (Elena Zaytseva), figures de jeux de cartes, matriochkas, illustrations des livres de contes de notre enfance. C’est inventif, c’est coloré, c’est somptueux. Avec soudain, sur et derrière une immense toile, l’apparition peu à peu dessinée et coloriée d’un paysage, d’une ville, d’animaux, de personnages, d’images animées. Le héros traverse la toile et trouve sa place dans le décor dessiné, une femme-cygne y apparaît. On est ailleurs.

Dans un conte traditionnel, dans l’histoire d’une pauvre jeune femme trahie par ses sœurs et leur tante, condamnée à l’exil avec son fils, récompensée par un cygne-princesse sauvé des griffes d’un rapace, jusqu’à ce que justice soit faite.

Emerveillement des oreilles ! Un des mérites de la mise en scène, quelle qu’en soit la fascination, est qu’elle n’étouffe pas la musique, une musique de Nikolay Rimsky-Korsakov tout aussi narrative que descriptive et évocatrice, belle. Elle nous "ravit", au double sens de réjouir et d’emporter. Mais si elle trouve sa juste place, si elle épanouit ses effets, c’est grâce – une fois encore – au magnifique travail d’Alain Altinoglu, à la tête de l’Orchestre Symphonique et des Chœurs de La Monnaie. Installé un peu de biais au premier balcon, j’ai pu mieux observer et mieux comprendre sa façon de se mettre au service d’une partition. Pas de gesticulation chez lui, mais son corps s’exprime, tout autant que ses doigts, ses mains et ses bras. Il se dresse ou se recroqueville, il danse sur place, indiquant ainsi les intensités des épisodes musicaux. Sa baguette se fait pulsation impérieuse, rythme marqué ou entrées significatives, mais tout à coup, elle glisse à la main gauche pour que la droite, libérée, nuance le propos en délicatesse raffinée. Il est manifestement tout entier à cette musique qui l’habite, qu’il partage avec son orchestre pour mieux la transmettre à son public. Il est heureux aussi, joli sourire irrépressible, d’être là.

Les sons et les images sont donc en harmonie. Et les solistes sont la fusion des deux, en imprégnation réciproque de leur chant et de leur jeu. Il y a les personnages du conte, surjoués, surchantés, mais en toute mesure expressive. Il y a les deux personnages plus douloureux, ceux de la mère et de son fils, tels que les a conçus Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène.

On connaît celui-ci pour la façon dont il recontextualise les œuvres qu’il aborde. Il les installe dans une perspective radicalement différente destinée à en renouveler le sens et le regard que l’on porte sur elles. Cela de façon parfois excessive : ainsi, il m’a prodigieusement énervé il y a deux saisons avec une "Carmen"métamorphosée en "jeu de rôle"pour un couple-bobo en difficulté : elle et lui devenant Carmen et José embarqués dans un stage lyrique cathartique !

Cette fois, pour lui, ce conte est à la fois le rêve et la thérapie qui en découle d’un jeune garçon autiste – "le prince"-, détruit par la séparation de ses parents. Il est là, absent dans sa présence physique, tout à ses petits jouets, tout à ses fantasmes de conte. Elle – "la princesse sa mère"- est à ses côtés, toute à sa tendresse douloureuse. C’est comme si tous les autres protagonistes jouaient le jeu de l’incarnation colorée des rêves du jeune homme. Dans le conte, tout est bien qui finit bien. Pas chez Tcherniakov : le jeune homme veut s’enfuir et frappe de toutes ses forces une porte qui ne s’ouvre pas. Les derniers mots du livret se densifient : "Voilà, le conte s’achève ici, vous n’en saurez pas davantage".

Stéphane Gilbart
(photo Forster)